Tous les articles par Charlotte Hayet

Festival Premiers Plans : révisez vos classiques

Ce week-end se déroulait la 27e édition du festival Premiers Plans à Angers, dédié aux premiers films européens. Cette année, les réalisateurs Bertrand Blier, Jiří Barta, Dino Risi, Alice Rohrwacher et Ruben Östlund étaient à l’honneur, le festival nous proposant ainsi de belles rétrospectives autour du thème du secret.

Affiche du festival Premiers Plans 2015 Continuer la lecture de Festival Premiers Plans : révisez vos classiques

POST-APOCALYPSE NOW

Par un soir de juillet, alors que j’observais, impassible, le spectre noir de la nuit engloutir les immeubles et étouffer le souffle rauque de la circulation, je fus frappée d’une illumination soudaine : et si la substance même du cinéma d’anticipation de ces dernières années n’était que la preuve de la chute de notre société et annonçait l’avènement d’une nouvelle ère ? – en fait, ça n’était pas une illumination, mais d’un coup dit comme ça, on dirait que je réfléchis un peu.

  Je m’explique : alors que comme l’avait prédit Marty McFly en 1985, on devrait avoir des skate-boards qui lévitent et des voitures volantes à l’automne 2015, il semble que les prédictions de nos contemporains pour le futur (disons, pour dans 20 ans minimum) soient un peu moins sympathiques. InterstellarOblivion, 2012, After Earth, Wall-e… et les adaptations de livres « dystopiques » : Hunger Games, Divergente, Labyrinth et j’en passe, tous montrent un futur destructeur, un monde post-apocalyptique régi par la violence, des régimes dictatoriaux bien installés… Bien sûr, les dystopies et les scénarios dantesques ne sont pas nouveaux : H.G. Wells, La Guerre des Mondes (1898) ; Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes (1931) ; George Orwell, 1984 (1948) ; Ray Bradbury, Fahrenheit 451 (1953) ; Richard Matheson, Je Suis Une Légende (1954)… et la liste est très, très longue. Cependant, il est intéressant de remarquer que tous ont été écrits dans un contexte sociopolitique d’après-guerre ou de crise importante.

1984 – Michael Radford

Dans les années 1990, avec la fin de la guerre froide et le déplacement des conflits vers des zones un peu moins craignos pour les citoyens des petits peuples ouest-européen et américain, l’avenir semblait un peu plus verdoyant. Les années 2000 et les progrès informatiques annonçaient des choses extraordinaires – comme Daredevil ou Green Lantern… HAHA. – bref, une société de divertissement, une génération loin de la guerre, et des peuples qui avaient appris de leurs erreurs. Idyllique n’est-ce pas ? Et puis, moins de 20 ans plus tard, on repart dans des visions fatalistes et glauques à souhait. Mais cette fois, fi des extraterrestres pas cool-cools qui veulent conquérir la terre : le réchauffement climatique fait peur, Big Brother a investi notre écran avec de la télé-réalité aux images pas très cathodiques, et les extrémistes prennent de plus en plus d’ampleur, contexte de crise oblige. Alors aujourd’hui, le cinéma d’anticipation semble s’articuler principalement autour de deux thèmes : le totalitarisme, et la catastrophe écologique. Tous deux comme conséquences directes ou indirectes des actions humaines. Si Godzilla se réveille aujourd’hui soixante ans après sa première apparition au cinéma, et dix ans d’absence de nos écrans, en déchaînant les éléments contre les humains parce qu’il a « mal à sa Nature », ce n’est pas un hasard.

Le futur selon Wall-E : des Hommes fuyant une Terre souillée, immobiles, obèses, et ne se parlant qu’à travers des écrans… Gouleyant.

Globalement, les œuvres actuelles nous montrent une large perte de confiance dans l’espèce humaine et dans sa capacité à rebondir, dans le contexte de crise économique et d’incertitude écologique qui est le nôtre. En réalité, il semble que l’humanité ait atteint un tel degré d’évolution que sa seule option pour aller de l’avant est de tout détruire pour repartir sur de nouvelles bases. Et cela n’est pas sans rappeler le cas de civilisations bien plus anciennes : Grecs, Romains, Égyptiens, peuples Germaniques, Asiatiques, précolombiens… tous ont vécu selon un schéma cyclique de naissance, d’apogée et de déclin. Et toute nouvelle civilisation se construit sur les ruines d’une autre, tel un phœnix qui renaît de ses cendres. Si tout ce qui nous entoure suit un fonctionnement cyclique, y compris l’être humain (cycles lunaires, climatiques, des saisons, reproductifs, de la vie, du sommeil, du carbone, du glucose…), il n’est pas improbable que nos sociétés fassent de même. D’ailleurs, n’avons-nous pas de très nombreuses similitudes avec les sociétés antiques ? Il semble du moins que nous soyons plus proches d’elles que du Moyen-âge. Et Nietzsche, en 1883, n’annonçait-il pas « Dieu est mort » pour exprimer l’entrée dans un monde où les valeurs morales de l’Homme avaient disparu ? On peut avoir l’impression de se trouver aujourd’hui dans une « phase descendante », où l’Homme a besoin de nouveaux repères auxquels s’attacher, dans un monde où la recherche extrême de l’égalité – et non de l’équité ! – conduit peu à peu à l’effacement des différences, à la perte d’identité – n’oublions pas que l’Homme se construit ainsi : je suis moi car je diffère de l’autre – à l’acculturation de masse et donc à l’uniformisation de la société ; l’individualisme restant le seul rempart pour garder encore sa spécificité propre.

Évidemment, si l’on pouvait éviter de passer par une guerre ou une dictature pour aboutir à une société neuve et tolérante, ce serait l’idéal. Mais tout ce que je dis n’est que conjectures et divagations de l’esprit : après tout, j’espère sincèrement me tromper. Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas : si une horde de morts-vivants s’avise un jour de nous tomber sur la casquette, nous avons un Daryl. Et puis, dans la vie, tout finit toujours par s’arranger… même mal. (Dixit Nemo Nobody).

A lire absolument si ce n’est déjà fait : L’Ere du Vide, Gilles Lipovetsky ; Le Déclin : La crise de l’Union européenne et la chute de la république romaine, analogies historiques, David Engels ; le must de la littérature dystopique (Wells, Zamiatine, Orwell, Huxley, Matheson, Asimov et compagnie) et les bandes-dessinées SOS Bonheur de Van Hamme et Griffo, et V pour Vendetta d’Alan Moore.

A voir : Metropolis, Fritz Lang ; Soleil Vert, Fleischer ; et tout plein de films détendants comme eXistenZ, Oblivion, Hunger Games, etc…

Only Lovers Left Alive : Love, Blood and Rock’n’Roll !

Quasiment un an après sa sortie à Cannes, Only Lovers Left Alive arrive enfin dans les salles françaises. L’occasion d’aller prendre le temps de vivre en s’installant dans un beau fauteuil rouge pour apprécier à sa juste valeur ce film vampirique, à des années-lumières des clichés du genre portés par la génération Twilight.

Deux silhouettes longues et minces, glissant comme des ectoplasmes magnifiques, traversent les rues de Tanger, roulent dans la nuit abandonnée de Detroit, dansent lentement au rythme de Can’t Hardly Stand It de Charly Feathers toussoté par un vinyle d’un autre âge… Deux êtres portés à travers le temps par un amour immuable, deux intellectuels à la culture extraordinaire et au regard désabusé sur une société de « zombies », qui tentent de survivre à leur temps. Adam, d’abord, un compositeur de musique solitaire, une « fripouille romantique et suicidaire », observant les ruines sombres de Detroit à travers ses lourds rideaux; et Eve, qui dévore la littérature de tous pays et déambule, fantomatique, dans les rues de Tanger, soutenant son vieil ami Christopher Marlowe, à qui Shakespeare aurait emprunté ses idées, cinq siècles plus tôt. Si imposants, mais si fragiles lorsqu’ils sont séparés, leurs retrouvailles vont magnifier leur beauté et, ensemble, leur amour silencieux et éternel va les porter à hauteur des couples légendaires, que tout tente d’ébranler mais qui, toujours, d’une force commune, se relèvent à nouveau. Temps, distance, petite sœur insupportable, problèmes inhérents aux vampires qu’ils sont : rien n’épargne Adam et Eve durant leur tranche de vie rapportée à l’écran. Et eux, comme un seul arbre millénaire, vacillent sereinement sous les bourrasques du quotidien.

Avec tristesse, pitié, tendresse ou humour, Jim Jarmush (Dead Man, Broken Flowers) offre une vision dénuée d’artifice sur l’amour, le temps, et la société. Emporté par la musique aérienne de Jozef Van Wissem et de SQÜRL (Jim Jarmush himself), alliant envolées de guitares électriques et luth apaisant, les amants évoluent dans un univers crépusculaire à l’image extrêmement soignée, qui invite à la contemplation. La mise en scène demande de se laisser porter, de ne pas brusquer les fantômes au risque de les voir s’évanouir dans la nuit, de prendre le temps de vivre au rythme de ces êtres séculaires, dont la sagesse est intimement liée au temps.

Adam et Eve sont incarnés à la perfection par deux acteurs aux traits fins et gracieux, taillés dans le marbre : Tilda Swinton (We Need To Talk About Kevin, Moonrise Kingdom) longue et majestueuse, et Tom Hiddleston (The Avengers, The Deep Blue Sea), à la silhouette élancée et au regard perçant. Tous deux réussissent avec brio à donner à leurs personnages aux airs si jeunes la substance impalpable caractéristique des personnes que seuls l’âge et l’expérience ont pu modeler – un mélange de sagesse, de bienveillance, et un regard aiguisé sur le monde. De même, Ava, la petite sœur irritante, est extrêmement crédible sous les traits de Mia Wasikowska (Alice au Pays des Merveilles, Jane Eyre), tout comme le sont d’ailleurs l’écrivain Christopher Marlowe (John Hurt) et le zombie Ian (Anton Yelchin).

Only Lovers Left Alive est donc si éloigné des clichés vampiriques décuplés sous l’ère « twilightienne » que l’on pourrait presque considérer leur « caractéristique » comme secondaire par rapport au propos général de l’œuvre. De même, Jarmush réussit, en n’entrant jamais dans la guimauve indigeste, à donner une vision positive et poignante de l’Amour, à porter à l’écran la Beauté même et à donner une véritable claque – ou du moins une sacrée leçon de vie – au spectateur. Cependant, si vous n’êtes ni sensibles à l’esthétisme, ni à la musique, ni aux performances des acteurs, ni à la réflexion portée par le film, et que vous vous ennuyez profondément, alors je ne peux plus rien pour vous.

Le Grand Blanc

Guggenheim, Bilbao. Menendez Melayo, Santander. Tate Modern, Londres. Mumok, Vienne. Triangle, FRAC, FDAC, Criée : Rennes. J’ai essayé. J’ai cru qu’un jour, je changerais d’avis, que mon esprit se serait assez nourri de culture, d’expériences artistiques, qu’il se serait pourvu d’un musée miniature où elles auraient eu leur place, j’ai cru – j’ai espéré ! – qu’un jour, je sois frappée de la lumière et que j’en vienne à apprécier – enfin ! – l’art contemporain. Mais cependant, les années passent, et mon insensibilité première se transforme en dégoût, et glisse peu à peu vers la haine féroce des œuvres contemporaines – celles exposées dans les musées, du moins, celles dont on parle. L’art est-il devenu la matière contenue dans la boîte de Manzoni ? La créativité glisse-t-elle, année après année, au fond des fontaines de Duchamp ? C’est du moins ce que l’on veut nous faire croire.

L'Art Contemporain résumé ?
L’Art Contemporain résumé ? – au Mumok, Vienne.

Les mordantes critiques de cet art comme on les retrouve chez les Inconnus ou dans Intouchables touchent à des points cruciaux, maintes et maintes fois développées en philosophie : le rapport à l’argent, et la dénomination d’ « artiste ». 68 500$ pour une phrase imprimée de Richard Prince, 2 millions d’euros pour une toile rouge lacérée au cutter par Lucio Fontana (ou par un visiteur en colère, on ne sait pas)… : les prix donnés à ces « œuvres » sont totalement délirants en comparaison du travail accompli. Dans ce domaine, l’Arte Povera, le ready-made, l’art conceptuel, l’actionnisme, le shock-art sont incontournables : quelle justification utile que celle de l’Art ! Elle permet tout : le minimalisme à outrance, le rien, le déplacé, le gore, l’invisible, la cruauté, le masochisme, le non-sens complet et le vide. Mais le vide peut être art ! me direz-vous, il peut être l’image d’une réflexion poussée sur l’hyperconsumérisme et sur l’individualisme de nos sociétés qui transforment intrinsèquement et par-devers lui l’Univers entier ! Certes. Je ne nie pas que l’idée est intéressante. Mais seulement par son originalité. Ce que je critique, ce n’est pas l’idée de base du ready-made ou de quelque art simpliste que ce soit, mais c’est sa généralisation dans tous les musées du monde. Oui, je peux comprendre que le premier qui en a eu l’idée soit considéré comme un artiste, mais lorsque l’œuvre devient « mouvement » et que tous se mettent à décliner l’idée première en milliers d’exemplaires sensiblement identiques, l’Art laisse place à l’industrie et au travail à la chaîne. De même, cessons de « dénoncer l’art » en devenant ce que l’on souhaite dénoncer (oui, c’est subtil). Je m’explique : j’aimerais que l’on arrête d’utiliser l’excuse de la dénonciation lorsque l’on montre au public des « œuvres » violentes, cruelles, malsaines, ou simplement des objets de tous les jours présentés sur un socle; la pire excuse restant celle de la dénonciation de l’art contemporain lui-même. Le vrai coup de force des musées, c’est de nous faire croire que la chaise du gardien est elle aussi une œuvre d’art.

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Amphigouri Neurasthénique (ou s’approchant)

C’est là qu’intervient la verbalisation : qu’est-ce qu’une toile vide sans un discours ? Une toile vide. La verbalisation prend les spectateurs pour des imbéciles, incapables de voir dans l’œuvre sa véritable signification. Le discours supplante le travail. En nommant l’œuvre, et en l’expliquant, avec pléthore de mots dithyrambiques, formant un panégyrique irréfragable (moi aussi je connais des mots qui font comme si j’étais cultivée), on place l’artiste comme un démiurge dont l’idée merveilleuse de présenter une laitue sur un caillou prend soudain tout son sens.
Mais pourquoi, vous direz-vous, ne suis-je pas considéré comme un artiste alors qu’au collège, j’ai peint un point rouge sur une toile et que je l’ai nommée Anthropomorphisme Cinglant suivi d’une belle verbalisation pleine de mots compliqués et abstraits ? Eh bien, jeune anacholute en short, s’improviser artiste n’est pas si aisé. Pour cela, il faut convaincre le directeur du musée d’afficher ta merveilleuse toile et, outre un accoutrement d’artiste incompris, il te faudra des talents de commercial indéniables pour enfin accrocher ta croûte ton œuvre sur un clou. Car il faut cesser de se voiler la face : l’art aujourd’hui, c’est du business. Et pour sortir du lot, il faut marquer les esprits. Le shock art nous offre de si beaux exemples qu’il serait presque malvenu de ne pas les citer : Sigalit Landau ou « le hula hoop avec un fil barbelé », Evaristti ou « t’es pas cap de mixer des poissons rouges », Burden ou « tire moi dans le bras je filme », Serrano alias « je pisse sur la tolérance », ou encore Orlan « l’œuvre d’art » (en fait, on ne sait pas trop ce qu’elle est). Dans leurs cas, cela relève plutôt de la psychiatrie que de l’art en lui-même. Mais j’entends qu’on me hurle : enfin, tu ne comprends rien ! C’est de l’avant-gardisme ! Oui, l’avant-gardisme a bon dos… les « artistes » se clament incompris, nés à la mauvaise époque. Cela me fait penser à une pièce au Théâtre National de Bretagne où des femmes nues chantaient en allemand et dansaient mitraillette à la main. De l’avant-gardisme je vous dis !

Performance WTFesque à la FRAC de Rennes

L’art « contemporien » se veut élitiste, il sort les vrais intellectuels de la masse mouvante et inculte pour en faire des esthètes qui brillent en société. Loin de moi l’idée de me moquer des personnes qui y sont réellement sensibles; je parle ici des gens qui le prétendent, car cela leur donne un statut social appréciable. J’ai moi-même ressenti un bonheur ineffable à m’extasier devant la chaise de Kosuth, car pour une fois dans ma vie, j’ai découvert que ma propre créativité dépassait celle d’un artiste reconnu.

Les artistes qui exposent pour l’argent ou pour extérioriser leurs déviances psychiatriques, en justifiant leur vide créatif par des pages de discours, ces gens là sont des usurpateurs. Où est passé l’art des génies, du travail, de la créativité; l’art cynique, grinçant, incongru ? Car il n’a pas disparu ! Il n’est simplement jamais entré dans la plupart des musées. Colarusso, Dettmer, Cattelan, Mueck, Mark Wagner, Javelle, Hirst et les merveilleux street-artists Banksy (vous connaissez forcément), Ernest Pignon-Ernest, Jeff Aérosol, Etam Cru etc… ceux-là relèvent le niveau. Et la liste est longue… mais n’a pas franchement un attirail promotionnel qui lui permette une véritable reconnaissance. N’ayez pas honte de honnir les vernissages pompeux d’œuvres ridicules, mais sachez aussi que l’art contemporain possède de nombreuses perles, qui malheureusement restent trop souvent enfouies dans les vagues de la large mer(de) contemporaine qui emplit nos jolis musées.

Enfin, comme toujours, ceci n’engage que moi.

(visitez donc http://www.thisiscolossal.com/, on y trouve de bien jolies choses. Et puis, si ça vous intéresse, jetez aussi un coup d’œil à l’histoire de la toile de Joaquim-Raphaël Boronali, Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, c’est plutôt amusant.)

La Chute (ou comment l’industrie musicale en crise arnaque ses artistes)

Qui ne sature pas lorsqu’il entend : « le téléchargement illégal, c’est le Mal ! », alors qu’il est plutôt inconcevable aujourd’hui de payer pour ce que l’on pourrait avoir gratuitement. De notre petite fenêtre d’anonymes, les obscures engrenages de l’industrie musicale ne nous parlent que rarement, et un geste aussi banal que de télécharger un titre ne nous touche pas plus que ça… Nous n’avons que peu d’idée du véritable fonctionnement de la machine industrielle dont l’essoufflement ne nous est peut-être pas si étranger…

Le changement de génération, et de la même façon des habitudes d’écoute, ont entraîné une transformation sensible de l’industrie musicale : désormais, on n’a plus besoin de sortir de chez nous pour écouter de la musique; on n’achète plus l’album, mais un titre; on ne paie plus forcément pour ce titre lorsque l’on connaît les façons de l’avoir gratuitement, etc… Avec l’arrivée d’iTunes, et de la vente de masse des copies digitales, les ventes de disques ont chuté de 20% par an depuis 6 ans, entraînant, entre autres, la chute de puissances telles que Tower Records aux USA ou Virgin Megastore un peu partout dans le monde… Les grands labels comme EMI, n’ayant pas su réagir face à la montée du téléchargement dans les nouvelles habitudes sociales, se sont retrouvés en grande difficulté et n’ont pas hésité à attaquer leurs propres artistes en justice pour générer des revenus, comme en ont malheureusement fait récemment l’expérience les groupes Smashing Pumpkins ou Thirty Seconds To Mars.

Le fonctionnement d’une maison de disques est plutôt simple, mais rarement en faveur de l’artiste. Prenons par exemple un groupe imaginaire, qui signe avec un quelconque grand label. Le label va lui faire une avance de, disons, 250 000 €, pour qu’il enregistre l’album. Imaginons que 500.000 copies de cet album se vendent à 15€ chacune : on arrive à 7.5 millions d’euros de recettes. Avant que l’artiste ne soit payé, le label prend sa part, soit généralement 85% : il reste 1.125 000 €. Le label déduit alors l’avance (250 000€), les coûts d’enregistrement (300 000€), les coûts de promotion (75 000€), les coûts de réalisation des clips (300 000€) et enfin les coûts de tournée (250.000€), ce qui laisse à l’artiste 50 000 €… de dettes ! Et celles-ci s’accumulent au fur et à mesure des albums… De plus, le label déduit aussi 25% de la part des artistes pour les frais d’emballage, 10% pour la casse, et 10% pour les CDs gratuits donnés aux revendeurs, ce qui n’existe plus; et tout ceci même lorsque les copies sont digitales !

Structure d'un contrat typique
Structure d’un contrat typique

L’artiste est lié à son label et ne peut le quitter puisqu’il lui doit de l’argent, ainsi qu’un certain nombre d’albums qu’il s’est engagé à produire… Quant aux petits malins qui tenteraient de se lancer dans une carrière internationale sans label, les frais de studio, de salariés et de production les en dissuaderont bien vite. Moins on achète d’albums, ou de chansons, plus les dettes de l’artiste vont être importantes. Le seul moyen pour celui-ci de gagner assez d’argent pour les rembourser est à travers le merch, une fois que sont déduits toutes sortes de frais… A moins qu’il soit lié par un contrat 360°, qui autorise le label à prélever sa part sur n’importe quelle entrée d’argent, et donc particulièrement sur les produits dérivés.

Ceci, bien évidemment, ne concerne pas certaines grandes stars qui ont suffisamment vendu, fait de la publicité ou de la promo pour s’éviter des dettes inconséquentes. Avec l’émergence de nouveaux labels indépendants comme My Major Company, ou grâce aux dons des internautes (le crowdfunding), cette tendance pourra peut-être, dans les années à venir, tendre à s’essouffler. Et un jour, quelqu’un trouvera une façon de se défaire définitivement des maisons de disques et lancera une nouvelle ère.

En attendant, et sans vouloir vous faire la morale, rappelez-vous seulement que l’artiste a travaillé pendant des mois sur une chanson que vous paierez au final moins cher qu’une tasse de café… et que si vous êtes comme moi de bons vieux réacs, rien ne vaut l’exaltation (c’est peu dire) d’avoir le CD, physiquement, entre les mains, et le sentiment d’avoir remercié l’artiste à sa façon…