mashrou laila alex anwandter

Mashrou’ Leila et Alex Anwandter, faire bouger le Liban et le Chili

D’un côté un groupe libanais, de l’autre un chanteur chilien. Qu’est-ce qui les réunit, comment rapprocher deux groupes de deux langues et deux cultures différentes ? Qu’est-ce qui motive ce choix ? A travers leurs chansons pop-rock indé, ils traitent tous de sujets divers, qui en profondeur touchent au cœur les victimes d’une société répressive.

mashrou laila alex anwandter

Cet été, chacun des deux groupes de chanteurs ont publié un clip loin d’être innocent. Roman de Mashrou’ Leila, réalisé par Jessy Moussallem, défend l’image féministe des musulmanes mise à mal par la société occidentale, en l’occurrence les féministes européennes et américaines. A l’autre bout du monde, le clip Cordillera réalisé par Caco Marshall et Natalia Becerra met en scène le chanteur chilien Alex Anwandter au pied de la cordillère des Andes, faisant allusion aux crimes de la dictature de Pinochet.

Mashrou’ Leila, Ibn El Leil (version deluxe), sortie 2017

Femmes musulmanes et féministes

Roman, dernier clip du groupe libanais fait figurer des femmes vêtues de différentes manières, voilées ou non. Le but de ce clip est de mettre en avant les variantes du féminisme du Moyen-Orient. L’enjeu est fort. Le titre Roman équivaut aux Européens, ou non-musulmans. Notre propre perception occidentale de la femme libre peut parfois renier l’exemple d’une femme orientale vêtue d’un voile ou d’un caftan. Doit-on abandonner une partie de sa culture vestimentaire pour la considérer comme une femme libre. En France, le cas du burkini avait traduit ce malaise, celle d’imposer un code vestimentaire féminin. Le refrain Aleihum, traduit Chargez! doit être entendue – selon le groupe – comme une « façon de traiter l’oppression, non comme une source victimisation mais comme une terre fertile d’où la résistance peut être militarisée« . Rien d’étonnant d’apprendre que Mashrou’ Leila se considère comme un groupe féministe.

Un groupe sataniste ?

Le groupe originaire de Beyrouth et formé depuis 2008 ne limite pas son répertoire musical à la question de la représentation de la femme. Cela va plus loin. L’homosexualité fait partie de leur combat et le leader Hamed Sinno ne cache pas la sienne. Il le dira lui-même dans un documentaire d’Arte : chaque fois qu’il couchera avec un homme, il pensera agir politiquement. Dernièrement, le ministère de l’Intérieur de Jordanie a annulé  un concert du groupe dans la capitale. Cela fait écho avec un phénomène similaire dans le même pays en avril 2016. Cette première fois, le ministère du tourisme craignait que leurs chansons ne respectent pas les valeurs de leur patrimoine tandis qu’un député y voyait « l’apologie du satanisme et d’idées étrangères à la société et la culture arabo-musulmanes« . La seconde fois aurait été produite par des membres de l’Eglise catholique qui d’après des propos lancés aux membres du groupe et partagés avec Télérama (ici), aurait donc fait pression sur le ministère de l’Intérieur. La chanson Djin en serait la cause alors que ce titre prône la liberté sexuelle et religieuse.

#TheSunUnitesUs, le soleil nous unit

Accompagné du violoniste Haig Papazian, du guitariste Firas Abou Fakher, du bassiste Ibrahim Badr et du batteur Carl Gerges, Hamed Sinno défend depuis 2015 le nouvel album Ibn El Leil en réédition en juillet 2017 lors d’une tournée mondiale. Cet opus permet d’illustrer d’autres problèmes actuelles comme le manque de sécurité face à la liberté de circulation des armes dans Maghawir, l’ambiguïté sexuelle dans Kalaam et les problèmes écologiques avec Falyakon.En octobre 2016, le groupe décide de voguer sur la Méditerranée à bord du Rainbow Warrior avec l’équipe de Greenpeace. Profitant de la COP22, ils veulent réveiller les consciences sur l’importance de l’énergie solaire. Le groupe change les paroles de leur titre Falyakon pour répéter le hashtag approprié à l’évènement #TheSunUnitesUs, le soleil nous unit. D’après l’interview accordé au site Femmes du Maroc (ici), cette campagne doit rappeler aux « jeunes du pourtour méditerranéen qui partagent, (…), une même richesse : le soleil durant plus de 300 jours par an » pour rajouter que leur pays subit une crise sérieuse du recyclage des déchets: « beaucoup de Libanais recyclent leurs ordures mais jettent leur poubelle dans la rue, laquelle finira mélangée avec des détritus non recyclés dans les décharges. »

Mashrou’ Leila est sans conteste un groupe engagé mais pour un auditeur peu averti et ne connaissant pas l’arabe, ce n’est pas non plus un échec cuisant. Leur style musical suffit pour rendre accro. Les tournées mondiales du groupe démontrent que ce groupe touche sans y comprendre le sens.

Alex Anwandter, Amiga, sortie 2016

L’héritage de Pinochet

Cordillera, autrement dit la cordillère des Andes, magnifiquement mises en image dans le dernier clip d’Alex Anwandter est tout de même sujette à une histoire terrible du Chili sous Pinochet. Le ciel est rapidement le support d’un film figurant les auteurs des crimes à l’encontre des Chiliens depuis 1972. C’est ainsi qu’il évoque aussi bien « la caravane de la mort », dont les corps des adversaires politiques de Pinochet furent jetés dans la mer depuis les hélicoptères Puma. Il fait aussi allusion aux problèmes actuelles comme l’éducation gratuite et non privée par les élites, réclamée par les étudiants depuis le lancement du projet de 2014 promis par la présidente chilienne. Cependant, la lenteur de sa mise en place provoque de la colère chez les manifestants, causant ainsi des confrontations violentes avec les forces de police.

Machisme = la femme a tort

Comme Mashrou’ Leila, Alex Anwandter profite de son album Amiga pour dénoncer d’autres défauts de la vie. Mujer illustre le machisme et en l’occurrence le phénomène de la violence conjugale romantisée. En juillet 2016, on y retrouve un écho dans le cas de Valentina Henríquez Albornoz battue par son ex Tea Time, leader du groupe Los Tetas. Sur son compte Facebook, elle publie les photos de son corps et de son visage blessés avant de les supprimer quelques semaines plus tard. Alex Anwandter y est touché et manifeste sa colère sur sa propre page facebook (ici). La misogynie chilienne est mise en avant,  expliquant ainsi que la présomption d’innocence ne s’applique qu’aux hommes tandis que les femmes agressées sont considérées comme des potentielles menteuses.

De la musique au cinéma

L’homosexualité fait aussi partie de son combat. Comme le leader de Mashrou’ Leila, il ne cache pas son attirance pour les hommes et l’art lui permet aussi de défendre les droits des individus queer. En musique, Manifiesto illustre les dangers rencontrés par les homosexuels tandis qu’au cinéma, l’artiste réalise son long métrage Plus jamais seul  qui met en scène un père cherchant les agresseurs de son fils, victime d’homophobie. Cette histoire est née d’un fait réel, celle de la mort de l’un de ses fans, Daniel Zamudio en 2012. Le corps battu, marqué de brûlure de cigarettes et de croix gammées, les jambes cassées, ses quatre meurtriers sont aujourd’hui tous condamnés dont un à la perpétuité. Néanmoins, d’après son entrevue avec Têtu, le Chili souffre tout de même de l’héritage conservateur de Pinochet, accordant le veto « sur absolument tout » à la droite conservatrice, donc d’un manque de fermeté sur les agressions homophobes et on peut l’imaginer aussi envers les femmes dans la sphère conjugale. Il faut rappeler qu’aujourd’hui, les députés chiliens ont repoussé la légalisation de l’avortement thérapeutique et en cas de viol.

Deux groupes engagés, deux combats distincts ?

Qu’est-ce qui réunit donc un groupe libanais et un chanteur chilien? Cette soif de liberté, cette envie de défendre des causes nobles trop souvent mises à mal par des puissances religieuses et politiques. Il ne s’agit pas de brosser une image dure et sombre du Liban et du Chili. Le manichéisme fausse la réalité et ne démontre pas les changements qui s’opèrent progressivement. Que ce soit Alex Anwandter ou Mashrou’ Leila, on peut les interpréter comme des ambassadeurs d’un art engagé, soucieux de réveiller les consciences sur les défauts d’un système politique, sociétale et environnementale propre à leurs régions mais qui ont un écho dans les autres pays du monde.

 

 

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