Ousmane Sow, le génie quitte les géants

Ousmane Sow s’en est allé. Ses géants sont maintenant orphelins. Les passants du Pont des Arts de Paris se souviennent avec mélancolie de cette étrange procession de l’exposition de 1999, un événement qui a marqué sa carrière internationale. Devait-on avoir peur de ces figures colossales ou au contraire s’en émerveiller ?
Ousmane Sow et le Guerrier debout (série Masaï)

Ils sont soixante-quinze géants sur la passerelle qui relie le Louvre et l’Académie des Beaux-Arts de Paris. Au printemps 1999 plus de trois millions de passants français et étrangers découvrent avec curiosité des êtres plus grands que nature parsemés sur le Pont des Arts. Cette exposition sans précédent témoigne de diverses lectures en relation avec la carrière du sculpteur sénégalais, de sa propre perception du corps, et de la nécessité de donner forme à l’histoire des peuples qui ont combattu au nom de leurs origines.

Ousmane Sow, le kiné

Un retour en arrière s’impose. Ousmane Sow est né en 1935 à Dakar, capitale du Sénégal. La ville était à l’époque insalubre et pauvre, sujette à un bombardement par les avions de Vichy en 1942 puis par la peste qui fit plus de victimes que pendant la guerre. La mort fait inconsciemment partie de son enfance. Dans les années 50, il décide de se rendre à Paris, sans le sous. Il décide de s’inscrire aux Beaux-Arts pour parfaire la pratique sculpturale mais se désiste pour des raisons financiers et pour ne pas être influencé par les conventions académiques. Il se lance alors dans les études de kinésithérapeute où il rencontre Boris Dolto (pionnier de la kinésithérapie en France et époux de la pédopsychiatre Françoise Dolto) qui lui conseille de ne jamais se lancer dans la politique . Le diplôme obtenu en 1961, il retourne dans sa ville natale quatre ans plus tard où il monte un service de kinésithérapie à l’hôpital Le Dankec.

En avril 1966, il participe au Premier Festival Mondial des arts nègres, alors présidé par le dirigeant sénégalais Léopold Sédar Senghor. Sow présente sa première œuvre, un bas-relief figurant une tête de Maure façonnée à partir de la colle, de l’amidon et du coton. Cette participation lui permet de s’imposer modestement en tant qu’artiste lors d’un événement qui devait mettre en avant l’art africain et ainsi égaler le Beau occidental.

La tradition du combat

Entre les années 70 et la fin des années 80, il continue son métier de kinésithérapeute à Paris et à Dakar tout en expérimentant les matières afin de se consacrer pleinement vers la cinquantaine à la sculpture. Le manque d’argent lui permet de travailler avec des éléments économiques. Ainsi, il façonne des corps à partir de déchets de plastiques et de toile de jute liés par un mélange secret qu’il insère dans une armature de fer dont il recouvre de tissu recouvert d’argile pour former les chairs.

De ces années de création et d’expérimentation naissent les lutteurs Nouba en 1984 dont il s’inspire des photographies de l’artiste allemande Leni Riefenstahl, plus connue dans l’histoire pour avoir servi la politique d’Adolf Hitler en réalisant les Dieux du stade lors des Jeux Olympiques de 1936. Sow veut retranscrire la vie particulière de ce peuple du Soudan vivant nu, et dont la lutte est perçue comme un moyen d’élever l’esprit.  Viennent ensuite les Massaï en 1988, les Zoulous en 1991 et les Peulh en 1993. Tous issus des ethnies africaines qui au cours de l’histoire tentent de conserver leur tradition par le combat, le courage et l’espoir.

Lutteurs exposés sur le Pont des Arts de Paris en 1999

Ces différentes séries se retrouvent sur le Pont des Arts en 1999 en compagnie des Sioux et autre amérindiens de la série de la bataille de Little Big Horn. Encore une fois, Ousmane Sow s’intéresse à ces individus qui veulent préserver leur territoire et leur coutume. Les 3 millions de personne qui découvrent ces êtres extraordinaires sont confrontés à l’histoire, à la réalité discriminatoire encore visible aujourd’hui.

Comme lui conseilla Boris Dolto, il ne se lance pas en politique mais se sert de l’art pour agir sur les esprits, afin de réveiller les consciences. C’est ainsi qu’en 2003, il est invité au Whitney Museum afin d’exposer sa série la Bataille de Little Big Horn afin de donner une vison d’un artiste étranger sur l’histoire américaine. Les années qui suivent et jusqu’à sa mort il conçoit la série Merci, un hommage aux grands hommes de l’Histoire qui lui ont marqué. Il met en forme Nelson Mandela en rugbyman, son père Moctar Sow, Charles de Gaulle, Victor Hugo et notamment Toussaint Louverture.

crédit: Xavier Leoty

Son Toussaint Louverture figurant dans la cour du Musée du Nouveau Monde à La Rochelle est un hommage au gouverneur haïtien et proclamateur de l’indépendance de son pays (1743-1803). Bien que conçu pour excuser le passé esclavagiste du pays, la présence de la statue dans l’ancienne demeure d’une famille ayant fait fortune dans la traite d’esclave pose problème depuis 2015. Néanmoins, l’artiste saluait le courage la ville « d’assumer son passé ».

Un cœur de bronze

On peut reprocher aux sculptures de Sow d’être massives et parfois brutes mais au regard des visages de ses géants, l’émotion est terrible. Les passions sont diverses. A travers les yeux, le spectateur peut entrevoir le courage, la peine, l’espoir, la tristesse. Tout se mélange, tout se dégrade et se recompose à volonté.

Le monde de l’art a perdu un de ses héros. Ousmane Sow, sculpteur sénégalais nous a quitté le 1er décembre 2016 à l’âge de 81 ans, pour – en quelque sorte – être déifié par ses compatriotes à Dakar le 6 décembre de la même année. Cette disparition n’affecte pas qu’une partie de l’Afrique. Le reste du monde est chagriné par cette perte précoce, en témoignent les quotidiens internationaux notamment El País et The New-York Times. La mort n’est jamais une fatalité, surtout si les amoureux de son art perpétuent sa mémoire. Ses statues pérennisent les visions héroïques de leur créateur. De bronze ou de terre, leurs cœurs sont les seconds éléments d’une expression plastique bouleversante et profondément poétique.

 

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