Toni Hamel, l’art au service de la Terre

Des paons dans des brouettes, une baleine tatouée du logo Seaworld, un crayon abattu par des bûcherons. Les dessins de Toni Hamel comportent des éléments très étranges. Cette bizarrerie n’est pourtant pas anodine, même très proche des préoccupations actuelles.

Née en 1961 en Italie, Toni Hamel décide de s’installer à Hoshawa au Canada. Ses aquarelles sont exposées dans diverses galeries canadiennes et des artistes font appel à son talent pour illustrer leurs albums, notamment Mentana pour l’opus Inland desire. Chacune de ses aquarelles s’inscrit dans un thème particulier. Entre 2011 et 2014, The Lingering, série exposée d’Oshawa et Toronto, examine les répercussions psychologiques nuisibles envers l’image de la femme,  l’auto-acceptation et l’identité.

Toni Hamel - On Our Way To The Market
Toni Hamel – On Our Way To The Market (série The Lingering)

En 2004, elle conçoit une série nommée Opus qui met en scène des hommes et des femmes produisant à la chaîne des objets divers et devant illustrer le jeu de rôle et ses conséquences inattendues. Bien que The Collector semble se dérouler dans les années 30, cette scène est un écho à notre époque. La femme à l’allure d’opératrice téléphonique collectionne des cœurs d’un rouge puissant. Est-ce ceux de ses amants? Difficile de le savoir. Une chose est sûre, le sujet est actuel. Les idéalistes et les romantiques sont parfois victimes des fils et fille de Dom Juan, dépréciant la qualité de l’amour unique et réciproque. Cette femme qui accroche l’organe de l’amour est peut-être au service d’un bourreau des coeurs, ou elle-même une collectionneuse ? Les interprétations sont multiples, les émotions diverses.

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Toni Hamel – The Collector (série Opus)

En 2015, la série The Land of Id s’intéresse profondément aux actes humains les plus égocentriques et répréhensibles. Se référant au « ça » du principe freudien, résumé par Freud comme la partie la plus sombre, (…) il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction, Toni Hamel en fait un sujet de notre temps. A l’heure où le monde se préoccupe des dangers climatiques, les principales victimes des pulsions ténébreuses de l’homme sont pour l’artiste les animaux: « J’utilise parfois les animaux pour faire référence à la nature et pour illustrer notre relation sournoise et destructive avec elle. J’ai du respect  et une admiration sans borne pour le règne animal (Je suis le parent de deux chats et d’un chien, mes fidèles compagnons d’atelier). Mon attraction presque obsédante pour les animaux est aussi attisée par le gavage télévisuel de documentaires animaliers et les randonnées dans les réserves naturelles. Le Canada a la chance d’avoir des centaines de milliers d’hectares de terre naturelle inexploitée, et j’essaye de profiter d’un tel luxe. Il y a tellement à apprendre, en si peu de temps. »

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Toni Hamel – Seaworld ( série The Land of Id)

Seaworld est un des exemples marquants de cette préoccupation environnementale. La baleine est tatouée du nom du célèbre parc aquatique où officient des mammifères aquatiques ayant pour but de divertir les spectateurs. En dehors de ce lieu de divertissement, la baleine était, est et sera toujours sujette à la chasse pour sa graisse, son cuir, sa chaire et ses os. Bien que le gigantesque mammifère ne puisse être enfermé dans un parc d’attraction, le tatouage semble faire de la bête un symbole plus puissant que l’orque. En cause: sa magnificence et son ampleur. Étrangement, Toni Hamel choisit de couper le dessin en deux en imposant des points vue circulaires comme si le spectateur le regardait par des jumelles. Sommes-nous donc que des spectateurs, comme quand on regarde un documentaire?

Toni Hamel - The Abduction (série The Land of Id)
Toni Hamel – The Abduction (série The Land of Id)

Cette série sur le monde du ça freudien interroge donc aussi sur le rôle de l’artiste sur l’enjeu environnemental. Toni Hamel a un avis très clair sur la question, peut-on la qualifier d’artiste au service de la Terre?  « Oui, bien sûr…ne devrions-nous pas être tous « au service de la Terre » ? Moi, je me vois comme une activiste, a contrario de crier et protester dans les rues, l’artiste au service de la terre fait appel à son travail pour exprimer ses craintes au sujet de l’état du monde. D’une façon détournée, mon art cherche finalement à expliquer la réalité, pour éventuellement altérer son cours par son principe même: les moyens de discussion. »

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Toni Hamel – Ceci n’est pas un arbre (Pour Charlie)

Une attention particulière est portée sur l’une de ses aquarelles: Ceci n’est pas un arbre (Pour Charlie). En entendant son nom original et donc en français, on ne peut qu’être touché et intéressé par la nature de sa conception. Toni Hamel s’explique sur ce dessin: Je vais commencer par dire que toutes mes œuvres explorent les sujets de grandes profondeur et importance, s’étendant sur un éventail de questions sociales actuelles, politiques et/ou environnementales qui sont importantes pour moi. J’exprime quelques thèmes à travers un voile de symboles, utilisant la satire et l’humour dans la mesure du possible. Je veux que le spectateur creuse au-delà de la surface peinte, de découvrir les sens et messages cachés que j’espère transmettre. Ceci n’est pas un arbre (Pour Charlie) est en effet un hommage aux victimes des attentats sur Charlie Hebdo. Cet événement horrible m’a extrêmement affecté, en tant qu’artiste et être humain. J’ai voulu créer un élément sur ce sujet depuis le déroulement de la tragédie mais je n’avais pas pu faire ainsi jusqu’à présent. La peinture montre deux hommes essayant d’abattre un crayon mais, comme la plupart de mon travail, en examinant de plus près les multiples sens sont révélés. Les hommes représentent aussi la tendance humaine à rejeter et/ou à détruire tout ce qui est différent, inconnu ou hors de l’ordinaire. Le crayon, l’instrument principal du travail d’artiste, représente la créativité et la liberté d’expression individuelle. Depuis intangible, ces deux entités (créativité et liberté d’expression) ne peuvent être contenues ni détruites, mais leur source (l’artiste) a elle-même un corps et par conséquent cela peut être attaqué et éliminé. Toutefois, un arbre, comme liberté d’expression et de créativité, ne meurt jamais réellement. Ses graines sont étendues au-delà, largement et même si un arbre est abattu, bien d’autres prendront sa place. Dans ce sens, le seul crayon est aussi le symbole pour la conviction d’un artiste de garder la tête haute et rester imperturbable parmi la furie et le chaos, d’une certaine manière offrant l’espoir pour l’avenir en combattant le présent. C’est pourquoi j’applaudis Charlie d’avoir refusé de fermer boutique après la tragédie et pour avoir plutôt choisi de continuer sur cette voie. L’art est un phare produit par l’humanité et pour l’humanité.

Art is a beacon of and for humanity / L’art est un phare produit par et pour l’humanité.

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Toni Hamel – Now You See Me (série Happy hour)

En définitive, Toni Hamel pose une nouvelle question essentielle sur le rôle que doit jouer l’artiste moderne: l’art est-il un outil de dénonciation? Bien qu’il s’agisse d’une question universelle, elle est plus importante pour les faiseurs d’images. Sans ces formes et ces couleurs qui marquent la mémoire et l’imaginaire, comment pourrions-nous d’une manière durable nous souvenir que nos désirs jouent contre l’équilibre environnemental et contre les libertés d’autrui ?

ToniHamel.net

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