Nicolas Buffe, le roi Midas règne entre Paris et Tokyo

 Son nom pourrait évoquer des chocolats, un vêtement, une licorne ou même un opéra italien. Jeune artiste français de 38 ans installé au Japon, Nicolas Buffe garde un lien fort avec l’hexagone où ses doigts ouvrent des portes d’un monde imaginaire et poétique. Véritable redécouverte de l’histoire de l’art,  cette entrevue est l’occasion de découvrir l’art de Nicolas Buffe en parallèle avec des artistes de la Renaissance aux  avant-gardistes européens du XXe siècle.

Vous collaborez en ce moment avec le pâtissier et chocolatier Pierre Hermé qui vous a laissé carte blanche pour décorer une nouvelle gamme de chocolat.  Quelle est la genèse de cette collaboration ?

valentine-day-heliosLa rencontre avec Pierre Hermé s’est faite suite à deux événements. L’un au Japon était mon exposition personnelle au Hara Museum of contemporary art de Tokyo et l’autre était l’opéra Il Re Pastore au Théâtre du Châtelet.  Dans la lignée de ses collaborations avec des artistes, la Maison Pierre Hermé m’a proposé de travailler sur le thème de la St-Valentin. De mon côté je ne voulais pas faire seulement de jolis dessins sur des boîtes de chocolats et macarons mais aller plus loin dans la rencontre de nos deux univers. J’ai donc créé une histoire d’amour et d’aventure mêlant des influences qui quelque part aident à nous rapprocher pour devenir un pont entre Pierre Hermé et moi (Mozart: La flûte enchantée, le Parc Monceau (la Folie de Chartres), Albert Robida et Jules Verne, Contes de Grimm, Perrault, Andersen, super robots japonais, etc.). Cette histoire s’étend maintenant sur plus d’un an et demi et accompagne en portraits et feuilletons les temps forts du calendrier de la maison Hermé. À partir de septembre 2016, les chapitres principaux de l’histoire vont être diffusés sur internet et en boutiques. Une autre raison est mon intérêt pour explorer de nouveaux territoires de création à travers des collaborations avec des personnes, manufactures ou sociétés ayant un très haut niveau de savoir-faire. Dans le cas de la collaboration avec Pierre Hermé, il y a bien entendu le travail avec le goût. Par exemple, chaque personnage est associé à un goût créé par Pierre Hermé. Ce qui permet au lecteur de l’histoire d’avoir une expérience proche de la synesthésie.

Je remarque un certain intérêt pour la dualité entre noir et blanc, quelle est votre relation avec ces deux couleurs ?

Je parlerais plutôt de complémentarité. Au début, lorsque je m’amusais à expérimenter des mix de cultures différentes (pop, baroque, grotesques, etc.) le noir et blanc permet de synthétiser, de mettre au même niveau si l’on veut un ensemble hétéroclite d’éléments. De plus cela apporte une simplicité face à la complexité du dessin. Enfin il y avait aussi dès le début des années 2000 le plaisir du dessin à la craie. Mais comme vous pouvez le voir dans mon travail, si le noir et blanc en constitue la base graphique, je m’amuse aussi avec beaucoup d’autres couleurs, souvent très saturées.

Les 7 divinités du bonheur - Mitsukoshi Isetan - Nicolas Buffe
Les 7 divinités du bonheur – Mitsukoshi Isetan – Nicolas Buffe

Pouvez-vous me résumer votre collaboration avec l’Isetan Japan Senses ?

Les Grands Magasins Isetan et Mitsukoshi sont quelque part équivalents aux Galeries Lafayette et au Printemps en France. Mitsukoshi existe même depuis le XVIIIe siècle. Au cours de leur histoire, ils ont collaboré à plusieurs reprises avec des artistes. À l’occasion du Nouvel An, qui est la fête importante de cette période de l’année au Japon, la direction d’Isetan et Mitsukoshi m’ont demandé de traiter à ma manière le thème des sept divinités de la Fortune (issues du syncrétisme religieux japonais). Ils étaient notamment curieux de voir comment un artiste français résidant au Japon traiterait ce thème très traditionnel.

En 2014, vous avez mis en image et bien plus l’histoire du Songe de Poliphile de Francesco Colonna pour plusieurs salles d’exposition. Il me semble que ceci vous tenait à cœur puisque ce livre explore la dualité entre le rêve du «  Nous » contre la dure réalité du seul « Je ». Aujourd’hui encore, pensez-vous que cette histoire jouera aussi dans vos œuvres futures ou êtes-vous à la recherche d’une nouvelle source littéraire ?

Cela fait plus de dix ans que je crée des oeuvres en lien avec le Songe de Poliphile. Je continue à l’heure actuelle de travailler sur cet ouvrage. Je crée à l’heure actuelle un jeu vidéo sur l’aventure de Poliphile. Je ne suis pas sûr de vous suivre sur la question de la dualité je/nous, mais il est certain que ce livre contient des éléments qui résonnent bien avec notre époque, et qui m’ont parlé peut-être d’avantage en tant que créateur. Je pense à la dimension du rêve jouissif et combinatoire, l’affranchissement de croyances et préjugés obscurs. Je crois que c’est une vision positive de la virtualité. Je m’intéresse à d’autres sources littéraires comme le Roland Furieux de l’Arioste, Rabelais, … Jorge Luis Borges, etc.. Mais la particularité du Poliphile est que l’influence est presque plus dans l’image que dans le texte.

En guise d’exemples d’expositions autour du Songe de Poliphile, au printemps 2014 j’ai fait des expositions personnelles au Hara Museum of contemporary art de Tokyo, ainsi qu’à la galerie Yamamoto Gendai. Lors de l’été de cette même année l’exposition du musée Hara s’est déplacée au Mitsubishi Atrium de Fukuoka. Et en exemple de références passées, en 2007 j’ai eu une exposition personnelle à la Galerie Schirman et de Beaucé à Paris, puis en 2009 j’ai présenté Pulcino lors du Parcours Saint Germain à Paris

Peut-on en savoir plus sur le petit robot cuirassé qui faisait parti de l’exposition sur le Songe de Poliphile ? 

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Nicolas Buffe et son Super Polifilo

En fait c’est l’armure de “Polifilo” lorsqu’il devient “Super Polifilo”. Cette oeuvre est le résultat du mix entre les armures d’apparat du 16e siècle, plus particulièrement celle du roi Henri II dessinée par Delaune, et l’armure de combat de X-Or (Uchû Keiji Gyaban) série japonaise de tokusatsu que je regardais lorsque j’étais enfant. J’ai d’ailleurs collaboré avec la société Rainbow Zokei pour réaliser le volume de cette pièce. Ce sont eux qui fabriquent depuis 40 ans les costumes de héros et de monstres pour les séries de la Toei Company, comme Kamen Rider par exemple. J’ai une affection personnelle pour cette pièce car je lui avait donné la même taille que celle de mon fils.

J’ai cette sensation que le thème de l’amour est le moteur de votre créativité, moteur qui touche les petits comme les grands, ai-je tort ?

En effet, les histoires d’amour sont passionnantes à plus d’un titre, autant pour les enfants que les adultes, quel que soit leur pays ou culture. D’ailleurs “Personne ne résiste à la puissance de l’amour” est une des idées centrales du Songe de Poliphile. Cupidon y est présenté comme la divinité la plus puissante. Un autre moteur de ma créativité est le jeu. J’aime beaucoup la devise “Serio Ludere” (jouer sérieusement) qui était appréciée à la Renaissance. Cela permet de garder la distance du sourire face à trop de gravité . J’entends aussi cela par le plaisir de mixer des choses qui n’auraient à priori pas lieu de se retrouver ensemble. De là on crée des portes pour des lectures de l’oeuvre à plusieurs niveaux.

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En octobre 2015, votre Peau de licorne a eu droit à son timbre poste avec Le Sacrifice d’Abraham, une autre tapisserie emblématique de la Cité internationale et de la manufacture d’Aubusson. Six ans après l’exposition de votre tapisserie, ressentez-vous une grande fierté qu’elle soit devenue un symbole du renouveau d’Aubusson. Avez-vous le projet de continuer à concevoir de nouvelles tapisseries ?

Aubusson_120_2015Je suis en effet content que ma proposition ait plu à la Cité de la tapisserie pour le renouvellement de la tapisserie à Aubusson. Une technique ancestrale, qui plus est, n’a de sens que si elle se remet en question en permanence à travers par exemple des collaborations avec des artistes. Ceci lui permet de se transformer et de continuer à vivre dans le présent tout en jouant avec son passé. Une autre occasion se représentera peut-être mais si tel est le cas je compte faire en sorte que cela soit une intervention pertinente.

Vous vous étiez déjà attaqué aux arts décoratifs avec le Vase Chesaro (CRAFT Limoges, 2007), proposant ici une relecture d’un vase, le couronnant d’un nouveau couvercle rappelant la tête de Totoro, le décorant d’un crâne de Mario, d’une fée Carabosse et même de la méchante belle mère de Blanche-Neige en sorcière-nain, le tout en lignes blanches sur fond noir. Pouvez-vous nous expliquer le nom de ce vase « Chesaro » et ce qu’il représente pour vous ? La technique des figures blanches sur fond noir fait-elle écho aux figures rouges sur fond noir de l’Antiquité grecque ?

Nicolas-Buffe-2007-04-chesharo-50-x-18-x-18-cm-porcelain-customized-18th-C.-vase-shape-30-ex-CRAFT-Limoges-FranceMerci pour les observations. Une autre référence pour ce vase est le Cheshire cat d’Alice au Pays des merveilles. D’où la contraction du nom en Chesharo. Les figures rouges sur fond noir ne sont pas une référence directe quoi que je trouve ce type de vases très intéressant. À noter que j’ai collaboré à nouveau avec le CRAFT en 2010/11 pour les parties en volume de Peau de Licorne.

Votre expérience avec le théâtre du Châtelet était-elle une façon pour vous de conjuguer la culture pop avec la culture classique d’un opéra ? Qu’est-ce que cette grande expérience a apporté à votre nouvelle vision de l’art  et de votre rôle d’artiste ?

J’ai travaillé sur deux opéras au Théâtre du Châtelet: Orlando Paladino de Haydn en 2012 et Il Re Pastore de Mozart en 2015. Cela m’a permis de faire l’expérience de la combinaison simultanée de diverses formes d’art, musique, chant, conception visuelle (décors, costumes, …) lumière etc. ainsi que toute la machinerie et l’organisation d’un théâtre. C’est grisant d’être aux manettes (artistiques) d’un spectacle car c’est une forme d’art complet en son genre où l’on peut vraiment développer un univers riche. J’ai aussi pu expérimenter la durée et le mouvement. Ce n’était pas à la base des notions que j’utilisais beaucoup dans mon travail. De là cela m’a permis d’inclure des notions d’évolution, de changement, de narration etc à des oeuvres par la suite. Cela m’aide aussi dans le cas de la création de jeu vidéo.

Puis-je dire que vous avez inventé une nouvelle-nouvelle plastique (la répétition est normale), en parallèle avec la nouvelle plastique de Piet Mondrian, en remettant à l’honneur ce que l’instigateur du néoplasticisme bannissait, c’est-à-dire la figuration ? Je me permets cette étrange correspondance puisque votre « plastique » touche toutes les formes d’art, anciennes et nouvelles (vêtement, jeux-vidéos, tapisserie, céramique, décor, etc.), tandis que Mondrian considérait que le néoplasticisme englobait que la peinture, la sculpture et l’architecture devait se compléter.

Je pense qu’il faut faire attention avec la réutilisation de formules établies pour une période de l’histoire et un artiste en particulier. Mais admettons la comparaison en nous y penchant un peu le temps de cet interview. Comme vous l’imaginez, on peut penser que beaucoup de choses me séparent d’un univers comme celui de Mondrian, ne serait-ce que dans les oppositions abstrait / figuratif ou minimal / maximal. Mais certains points peuvent être comparés comme le goût d’une certaine ornementation (qui ne dit peut-être pas son nom chez Mondrian) et un choix limité de couleurs nettement définies sur fond blanc ou noir. Je ne connaissais pas le terme de néoplasticisme mais la capacité à toucher de nombreuses formes d’art est présente dans d’autres époques et mouvements dont je me sens plus proche. Par exemple une référence importante pour moi est la capacité des artistes de la Renaissance de faire autant de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, de l’ingénierie, que des essais etc. Ils étaient capables aussi de faire face à des projets de commandes aussi bien que de développer des projets d’eux-mêmes avec une grande liberté. Mais est-ce bien différent aujourd’hui..? Je pense que la volonté de faire l’expérience d’un art “total” ou de conjuguer plusieurs types d’expressions s’est présentée à maintes reprises durant l’histoire jusqu’à maintenant. Les artistes ont proposé des solutions plus ou moins convaincantes selon les périodes: les messes dans les églises avec des vitraux, les opéras baroques, les ballets russes, le cinéma, les jeux vidéos et dernièrement les jeux en réalité augmentée ou virtuelle…

Concernant l’évolution de votre œuvre, de vos débuts à aujourd’hui, ressentez-vous des phases différentes de créativité ?

Je ressens une continuité faite de découvertes, rencontres, expérimentations successives qui apportent leurs mutations plus ou moins importantes. Ceci a un impact autant sur le plan théorique que technique.

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Le cauchemar de Polia – exposition mai/juin 2014, Yamamoto Gendai, Tokyo – Nicolas Buffe

Pour clore cette interview et juger du talent de Nicolas Buffe j’ai choisi l’apparition du dragon devant Polia. Cette dernière image révèle cette autre influence qu’est l’univers déjanté de Tex Avery. Disposés à la manière d’un attrape-rêve et étant un lointain écho des décors muraux des demeures royales de la Renaissance, les personnages prêtent à sourire. Le dragon ne semble pas dangereux, il semble vouloir chatouiller Polia, nous pousse à s’amuser, qu’on soit petit ou grand. Le songe de Poliphile, cher à l’artiste, a cependant une valeur sentimentale si douce et touchante qui permet à Nicolas Buffe de jouer à l’archer. Ses flèches artistiques filent droit dans nos cœurs et le venin sensibilise nos yeux. Sa touche est loin d’être anodine, elle invite à s’imaginer un monde encore plus magique. Il ne faut pas oublier de rêver!

NicolasBuffe.com

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