Les portraits d’artistes de Daria Hlazatova

Jeune artiste ukrainienne, Daria Hlazatova perce dans le monde de l’art grâce à ses portraits de chanteurs  et d’acteurs populaires. Ses dessins au stylo et ses collages sont très appréciés et seront exposés à l’Arch Enemy Gallery de Philadelphie en collaboration avec le Prisma Collective. Entre  Lorde et David Lynch, en passant par Paloma Faith et le mythe d’Orphée et d’Eurydice, un champ immense de créativité est à explorer.

Lynch (2013)
Daria Hlazatova –  Lynch

L’attrait de Daria pour le dessin a commencé très tôt. Il est commun de penser que les enfants dessinent des petits personnages issus de leur imaginaire ou de reprendre un portrait de sa famille mais ce n’est pas le cas de l’ukrainienne. Vers l’âge de quatre ans, son père arrive avec un tourne-disque et des disques. Ce moment où elle découvre la musique va jouer dans sa créative de manière étonnante. Elle découvre pour la première fois Mozart, Michael Jackson, les Beatles et des bardes russes comme Okudzhava. Un large univers musical  s’ouvre à cette jeune enfant et son imagination finit par vouloir illustrer cet instant magique et mélodieux par le dessin. Plus tard elle découvre les œuvres du peintre et photographe britannique David Hockney qui vont lui consolider son désir de créer. Sa formation artistique et émotionnelle se poursuit face aux peintures du célèbre Vincent Van Gogh. Victime ou non du syndrome de Stendhal, elle est prise par les larmes pendant toutes la visite du musée. Conjointement, elle prend conscience que l’art ne sera pas qu’un simple hobby. Bien qu’elle n’ait eu aucune formation artistique, Hlazatova est influencée par sa famille d’artistes des Beaux-arts et d’illustrateurs.  Elle considère aussi que d’autres artistes contemporains et anciens jouent sur sa motivation, il s’agit de Yelena Yemchuk (photographe ukrainienne), Alexandre Benois (peintre russe du XXe siècle), John Singer Sargent (peintre américain du XXe siècle), Anton Corbijn (photographe néerlandais), Angela Barrett (illustratrice anglaise) et son ami Kaspian Shore (artiste et fondateur du Prisma Collective). Pour la dessinatrice, ces personnalités artistiques l’influencent comme ils sont ses modèles dans le monde de l’art.

Lorde
Daria Hlazatova – Lorde

A la vue de ces différents dessins ayant pour modèles des chanteurs, j’ai voulu connaître sa réponse à cette volonté de faire de ces stars ses héros graphiques: « C’est difficile de se souvenir de ce qui est venu en premier : ma fascination pour le dessin ou pour la musique. Je ne peux pas imaginer travailler dans le silence. La musique occupe une part énorme de ma vie comme l’art. L’année dernière, Avery Hill Publishing (voir ici)  publiait un petit abécédaire avec mes illustrations de chanteurs et de groupes qui m’ont à un moment donné ou à un autre influencée. Lorsque j’écoute un extrait de musique que j’aime je ne peux pas dormir avant d’avoir peint mon impression sur le sujet (ce qui doit parfois inclure la représentation visuelle de l’interprète). Je dois recycler la musique. Je ne peux pas seulement voir ou sentir quelque chose de beau et le garder à l’intérieur : je dois le laisser prendre une nouvelle forme. Il y a trop de chose qui se passe à l’intérieur…l’art qui habite ma tête est très rebelle – c’est toujours une volonté de sortir et la musique est sa force révolutionnaire ! It is hard to remember what came first: my fascination with drawing or with music. I cannot imagine working in silence. Music is as big a part of my life as art is. Last year Avery Hill Publishing  released a little ABC book with my illustrations of singers and bands that have at one point or another influenced me. When I hear a piece of music I love I cannot sleep before I draw my impression of it ( which most often includes the visual representation of the performer) I have to recycle the music. I simply cannot see or feel something beautiful and keep it inside: I have to let it out in a new form. There is too much going on inside… the art inside my head is very rebellious – it is always wanting to get out and music is its revolutionary force! »

Daria Hlazatova ne participe pas qu’à la célébration des artistes populaires, chanteurs comme réalisateurs, mais aussi à des jeunes talents. Les groupes anglo-saxons occupent le même rang. Lorde, la chanteuse néo-zélandaise apparaît comme une princesse à mi-chemin entre un royaume fantastique et psychédélique. L’austérité est de rigueur mais ce qui marque l’originalité de ce portrait est sa chevelure. Le noir de ses cheveux a laissé place à une succession d’œufs divers et roses. Ce motif fait référence à l’illustrateur britannique du XIXe siècle Aubrey Beardsley qui avait fait appel à ces formes ovoïdales pour les illustrations de la pièce de théâtre Salomé d’Oscar Wilde. Quoi de mieux que de faire appel à l’art nouveau pour donner une dimension onirique à la chanteuse pop ? Hlazatova reprend ce motif pour former l’océan de la carte d’Atlantis afin d’illustrer les premières chansons du groupe Seafret à partir d’une vidéo interactive. Le sens du détail a aussi son importance pour s’approcher un peu plus de la réalité et donner plus de profondeur à son imagination. Cette mère de la créativité ne s’étend pas que vers la culture moderne mais aussi ancienne.

Orpheus and Eurydice (2013)
Daria Hlazatova – Orphée et Eurydice

Les deux amants de la mythologie gréco-romaine passent un moment troublant. On ne sait s’il s’agit du tragique instant où le jeune Orphée rejoint sa belle dans l’Hadès et la regarde, contact visuel qui met fin à leur relation et renvoie Eurydice chez les morts à jamais. Que la scène se passe en enfer ou sur les terres romaines, les enfants de l’Amour sont mis en valeur par ce ciel étoilé merveilleux. L’œil est stimulé par tant d’astres et attristé par cette tragédie trop vite annoncée.  Représenter Orphée n’est pas anodin, c’est une manière de faire référence à son don pour la musique et placer les chanteurs et musiciens du XXIe siècle de notre ère dans la lignée de ce fondateur mythique. Cette œuvre permet d’en savoir plus sur la relation de l’artiste avec le noir et le blanc: « J’aime placer mes personnages contre un fond noir puisque à mon avis la nuit  est fascinante et mystérieuse…pleine de choses à découvrir et pousse à la réflexion. Le noir et le blanc dans l’art sont une langue universelle, la plus ancienne qui parle à tous. Cela vous ramène vers le passé comme le noir et le blanc des films, des photographies ou des musiques classiques c’est pour ça j’aime tellement çaI like setting my characters against the black background because I find the night to be fascinating and mysterious…full of things to discover and wonder about. Black and white in art is a universal language, the most ancient tongue that speaks to everyone. It takes you back to the past like black and white cinema or photographs or classical music but that is why I like it so much. »

The Empress (2014)
Daria Hlazatova – The Empress

Cela serait une erreur de limiter le pouvoir créatif de Daria Hlazatova à ses portraits d’artistes et de la reprise des sujets antiques. L’illustratrice est capable de créer des formes, des figures et des motifs qui lui sont propres. The Empress tend encore plus vers le merveilleux et exprime une forte imagination grâce à cette inconnue à l’allure d’impératrice des rêves. Les interprétations peuvent varier sur son identité. Cependant, la part de merveilleux est à distinguer en dehors du visage laiteux. Le rouge du ruban invoque l’intérêt rétinien, les yeux successifs provoquent le malaise et évoquent le malheur du mauvais œil tandis que les diverses étoiles assurent un voyage céleste.

the map of the Antatctic
Daria Hlazatova – Sans titre

Bien que la technique du collage puisse être considérée comme un manque de savoir-faire pour certains amateurs d’art et critiques d’art, Hlazatova fait appel à ce montage pour donner à des images préfabriquées une valeur mystique. Cela est le cas pour cette carte sans titre de l’Antarctique. L’artiste se sert d’une représentation géographique que l’on peut retrouver dans des salles de cours comme support et comme arrière plan de son projet. Elle choisit de personnifier le continent en y ajoutant un œil qui rappelle ceux de The Empress, des vagues aux motifs ronds blancs sur fond noir puis en collant des mains de magiciennes sur cette large surface blanche qui peut correspondre à un fragment de visage. Le but premier est de créer un contact avec le spectateur en humanisant une terre de glace avec des éléments reconnaissables. Engagement écologique? Cela est probable puisque ce procédé tend à rappeler à l’Homme que son regard doit se tourner vers le pôle sud et non vers les capitales économiques, l’argent ne peut régler la fonte des glaces, il agit contre. Les gestes de la main agissent comme celles des magnétiseuses, la séduction est en marche, le piège est parfait.

daria Exploitation
Daria Hlazatova – Exploitation

Comment définir ce style si particulier? « Je dessine et je n’apprécie pas les définitions. Si je le faisais je deviendrais probablement un critique d’art ou un écrivain mais j’ai déjà défini mon style visuellement, à travers mes dessins. Donc si j’avais à donner un nom ça serait Daria ! A mon avis c’est équitable puisque tout vient du profond de mon être. Je suis passionnée par ce que je fais et cette passion a été mon « carburant ». J’ai hâte de trouver les chemins vierges  sans se détourner de mon style. Je crois que cela est une habileté très subtile de rester fidèle à la création et l’évolution en même temps, tout en restant reconnaissable mais agréablement surprenant. Ce que je m’efforce à réaliser / I just draw and I don’t like definitions. If I did I would probably become an art critic or a writer but I have already defined my style visually – through my drawings. So if I were to give it a name I would call it Daria! I think it is fair because all I do comes from within me. I am very passionate about what I do and this passion has been my ‘fuel’. I am eager to find untrodden paths without departing from my ‘style’. I believe it is a very subtle skill to stay true to oneself in creative work and evolve at the same time, while still remaining recognisable but pleasantly surprising. That is what I endeavour to achieve. »

Daria! si ce style devait exister, il pourrait définir une nouvelle génération d’artistes qui traverse les différentes sphères de la création, entre la musique et le dessin. Daria Hlazatova est au service de toutes les personnalités artistiques comme elles-mêmes l’imitent en agissant telles des étincelles dans son esprit, finissant en une flamme éternelle par son coup de crayon. Ce feu est encore loin de s’éteindre, ce style particulier tend à l’immortalité.

dariahlazatova.com

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