Jafet Blanch, le triomphe de l’ironie

Artiste barcelonais, Jafet Blanch sème le trouble dans les expositions espagnoles depuis 2014. Entre Madrid et Barcelone, en passant même de l’autre côté de la planète, par Miami en 2015, il tente de percer ce voile entre réalité et imaginaire, pour convaincre que ce monde mérite le rire et l’émotion à travers la couleur et des personnages acteurs d’une ironie populaire.

Nature morte
Jafet Blanch – Nature Morte

Barcelone est la ville qui marque la vie de Jafet Blanch, elle est le lieu où il est né en 1977, là où il s’est formé à l’Academy of Art et où il continue de travailler ses œuvres. Elle n’est pourtant pas la trame de ses huiles sur toile, ce sont les hommes et les femmes, les animaux et les objets qui jouent le grand rôle de ces œuvres de narration, le tout dépeint de manière réaliste et avec des touches de couleurs lumineuses. Sa technique a changé. A ses débuts, il dépeignait en respectant les détails avec une touche contenue puis sa technique s’est affinée, légèrement simplifiée et en s’intéressant à l’expression du coup de pinceau afin de promouvoir son art. Ses thèmes sont toujours les mêmes, il travaille par série tout en cherchant à leur insuffler de l’originalité afin de pouvoir inclure les œuvres sous une thématique concrète et dans un ensemble cohérent.

Ahora pinto mucho más suelto y no busco tanto el detalle, sino la expresión de la pincelada. (Maintenant, je peins plus librement et ne recherche pas autant le détail, sinon l’expression du coup de pinceau).

Marion et...
Jafet Blanch – Marion et…

Si Marion et… possédait une suite, c’est le nom de la mélancolie qui la compléterait. On est loin de l’ange gravé d’Albrecht Dürer, mais ce portrait unique tend à faire éprouver un  sentiment de peine chez le spectateur à travers ce triste visage de porcelaine. C’est tout un paradoxe, nous éprouvons du sentiment pour un objet inanimé, vivant que si l’homme veuille le faire bouger grâce aux ficelles. Ces fils disparaissent, c’est une sœur de Pinocchio qu’on tente de regarder droit dans les yeux. La frontalité est dénigrée pour un dédain envers nous. Marion ne veut-elle pas partager sa peine avec nous ? Elle semble libre, son maître se tient derrière elle, l’observant probablement, et le temps se suspend. La poupée chauve et tatouée est indécise. A travers cette marionnette, c’est notre propre reflet que nous observons. Cette mélancolie, cette tristesse, nous les possédons tous. Jafet Blanch tente d’exprimer une idée universelle et dérangeante: « Je crois que même si nous faisons semblant d’être très authentiques, la réalité est que nous faisons partie d’un tout qui nous absorbe, comme si une goutte d’eau souhaitait acquérir le rôle principal au centre de la mer / Creo que aunque aparentemos ser muy auténticos, la realidad es que formamos parte de un todo que nos absorbe, como si una gota de agua quisiera adquirir protagonismo en mitad del mar ». C’est donc l’originalité qui tente de s’échapper du formalisme, volonté discutable: une utopie, un rêve ou une réalité bien ancrée dans la société mais étouffée par le jugement d’autrui ?

Celi stia
Jafet Blanch – Celi Stia

Jafet Blanch a peint deux Christ: Celi Stia et Sheep’s got talent. D’un côté nous avons un Christ couronné d’une guirlande lumineuse, le regard en méditation vers les cieux, vêtu de sa toge rouge, sans trace de sang ni de torture.  INRI, (Jésus de Nazareth, roi des Juifs)  traditionnellement inscrit au dessus de la croix lors de sa crucifixion est ici tatoué sur son cou. L’ensemble est merveilleusement mis en valeur par ce clair-obscur créé par le fond neutre et sombre, et la carnation blanche du messie, reflet de la lumière divine. De l’autre, on découvre une version plus joyeuse. Sa posture fait référence à la crucifixion et la texture rappelle plus celle du bois, tentant ainsi de l’imaginer fixé contre un mur. Derrière lui, ce « SuperStar » fait écho aux émissions de télécrochet américain  talent et qui se sont exportées dans le monde entier (La France a un incroyable). Le titre traduit prête à rire: les agneaux ont un talent. Cette association de foi catholique et d’émission populaire démontre une des forces de caractère du peintre: son ironie sans borne. Cette désacralisation de la figure christique tend ici à lui perdre de la valeur et de la crédibilité. On ne peut comprendre ces œuvres qu’en prenant en compte leur implication dans une série, celle de PIGS.

Sheep's Got Talent
Jafet Blanch – Sheep’s got talent

Derrière cet acronyme se cache les noms des pays européens subissant sévèrement de plein fouet la crise financière: Portugal, Italie, Grèce et Espagne (S pour Spain). PIGS renvoie d’abord aux cochons (pigs signifie cochons en anglais), animal souvent associé à la gloutonnerie. Pour Jafet Blanch, il y a une analogie entre ces pays européens et les deux représentations du Christ. Tous ont perdu leur valeur morale au profit de la matérialité et de la superficialité.

Rampoines
Jafet Blanch – Rampoines

Jafet Blanch ajoute une autre œuvre différente à sa série PIGS. Rampoines est une nature morte qui stimule l’esprit humain, non par des couleurs puissantes mais par des éléments iconiques et donc populaires. Le terme de rampoines renvoie à deux idées. En anglais il s’agit du remploi d’un objet pour lui donner une seconde vie. Utilisé par les designers, l’artiste espagnol cherche donc à donner une autre fonction au burger, celle d’un objet de décor? En catalan, le mot fait écho à rampoina qui signifie « chose qui n’a aucune valeur ». Ainsi, le double burger et le reste de la table perdent de leur importance grâce à la lecture du titre. Cependant, pour le peintre, une nature morte est une alternative au journal intime, on peut faire imaginer la personne qui se cache derrière les objets puisque «  les objets que nous  possédons  nous définissent aussi / los objetos que nos pertenecen también nos definen » et cela n’est possible que grâce aux natures mortes, les portraits ne permettent pas cette grande intimité. Blanch invite donc au spectateur à imaginer qui se cache derrière ces diverses choses. A nous de nous amuser!

Indoctrinate
Jafet Blanch – Indoctrinate
Zooltar
Jafet Blanch – Zooltar

Ancré dans cette nouvelle société, nourrie par le progrès, il puise son inspiration de toutes les époques. Il passe par les arts classiques européens jusqu’aux graffitis sud-américains et les photographies. L’artiste catalan ne se borne pas qu’aux œuvres célèbres, il s’intéresse aussi aux travaux amateurs. Tout ce qui l’importe, c’est la manifestation de la créativité qui lui permet aussi d’activer le processus de création. Jafet Blanch entretien aussi une relation complexe avec internet. Bien que ce média ait démocratisé l’art, il fait franchir les frontières tout en les détruisant, conduisant ainsi à une quasis ablation de l’art régional. Plusieurs éléments  frappent dans ses œuvres, c’est d’abord l’importance accordée à la couleur. Pour lui, le fait d’expliquer la peinture en tant que combinaison d’une infinité de couleurs et que toute cette complexité réside seulement dans les trois couleurs primaires relèvent de la magie. L’autre élément qui détermine son art est l’intérêt qu’il porte au titre. Ecrit en français, en anglais, en catalan et en espagnol, ces noms de tableaux complètent l’œuvre, le dotent d’une dimension universelle, ironique et lui permet de dépasser les limites de la peinture.

Hoy en día internet ha democratizado el arte hasta hacerlo accesible a todos. Cruza fronteras y a su vez las destruye. (Aujourd’hui, internet a démocratisé l’art jusqu’à le rendre accessible à tous. Il traverse les frontières tout en les détruisant).

Une force créatrice s’empare de l’art de Jafet Blanch. Elle a des couleurs sombres et teintées, scintillantes à quelques occasions pour révéler la vision du peintre sur l’évolution de la société et de l’art. En quelque sorte, ses toiles forment un lien avec le spectateur. Le peintre joue avec l’ironie pour instaurer une relation étroite entre l’œuvre et l’amateur d’art.  Entre création, émotion et ironie, vous pourrez retrouver un nouveau maître d’un art singulier.

jafetblanch.com

 

 

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