Stream of Doubts : Dix minutes de réflexion sur le cinéma

Difficile de trouver sa place parmi tout le reste lorsqu’on est un court métrage indépendant et auto-produit. Même avec de très bonnes idées, du talent et de la passion, il semble être toujours compliqué d’être visible et d’exister. Un peu comme une quête existentielle, Stream of Doubts suit ses personnages et cherche aussi sa place dans le cosmos.

Stream of Doubts from Joseph Catté on Vimeo.

C’est l’histoire d’une femme qui n’arrive pas à dormir et qui finit par appeler à l’aide. Cette femme est un personnage de fiction. C’est une évidence pour le spectateur qui regarde la mise en scène, et pour elle aussi ; c’est un personnage qui a pris conscience de son existence dans la diégèse d’une fiction inventée par un créateur. Comme une intelligence artificielle qui prend vie et s’émancipe, le créateur n’est alors plus tout puissant, et la créature part dans une quête existentielle. Jamais nommée, cette femme qui existe dans un univers fictif et intemporel pourrait représenter tous les personnages inventés, tous ceux qui vivent dans notre imaginaire collectif.

Dix minutes pour chercher le sens de la vie

Les créatures sont finalement presque plus réelles que les créateurs invisibles derrière leur caméra, comme un Dieu dont les hommes s’interrogent perpétuellement sur son existence. Ils existent dans l’imaginaire des gens, ils sont intemporels et ne meurent donc jamais. C’est le complexe de la momie du théoricien André Bazin qui s’interroge sur Qu’est ce que le cinéma ? ; c’est tout le fantasme du cinéma, le pouvoir de capter l’essence des choses, le rejouer éternellement et devenir immortel dans un imaginaire collectif.

Alors en l’espace de dix petites minutes, le créateur Joseph Catté semble essayer de donner quelques éléments de réponse à la grande question existentielle du sens de la vie. Ne pourrait-on pas tous être dans un Truman Show ou dans la dernière version du jeu Les Sims ?

Stream of Doubts - 2

Dix minutes et trois niveaux de réalité

Stream Of Doubts pose la question de la réalité, mise en scène notamment par l’utilisation des nouvelles technologies : un téléphone, un ordinateur… Et dans cette réalité fictive augmentée, on distingue deux univers : celui de la femme dans une chambre sous un éclairage bleuté dans une atmosphère froide et celui d’une autre femme dans un bureau aux tons cette fois plus chauds. Le téléphone fait le lien entre ces deux univers contrastés visuellement et l’écran de l’ordinateur montre que les deux espaces ne sont finalement pas au même plan dans la diégèse. La deuxième possède le scénario de l’histoire, elle voit l’autre personnage et elle peut même la mettre sur pause ou faire redémarrer la vidéo. En multipliant les univers métadiégétiques, on peut en trouver un troisième : le nôtre, devant notre propre ordinateur, avec le pouvoir d’arrêter et de recommencer la vidéo.

Stream of Doubts - Stills (27)

Dix minutes et plus si affinités

Ce court-métrage s’inscrit en quelque sorte dans la lignée de films comme Réalité de Quentin Dupieux ou Le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael sorti cette année. Et aussi dans certaines théories autour des films de Quentin Tarantino qui distingueraient trois univers – celui du spectateur qui va voir des films au cinéma, celui des personnages de ses films qui ont aussi des films au cinéma, et celui des personnages des films qui sont dans les cinémas du deuxième et du premier univers. En quelque sorte des récits emboîtés sur plusieurs niveaux qui mettent en abyme à la fois le cinéma et le spectateur. Entièrement basé sur le dialogue et la réflexion personnelle, Stream Of Doubts pousse alors le cinéma moderne – qui voulait détruire le principe de transparence imposée par le cinéma classique – à son paroxysme.

Stream of Doubts cherche la place de ses créatures, celle de son créateur et celle de ses spectateurs. Une réflexion métaphysique sur le cinéma qui est intéressant de voir chez un jeune réalisateur indépendant : finalement ce n’est pas dix minutes à perdre !

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