Les Cowboys : une aventure politique

Avec sa bande annonce navrante et son synopsis un peu fait à la va-vite, le premier long métrage du fameux scénariste de Jacques Audiard (Un prophète, De rouille et d’os), apparaît comme un énième film français autour d’une petite rebelle fugueuse que son père s’obstine à vouloir ramener à la maison de grès ou de force. Le tout tourné en scope, revendiquant pour seul originalité le genre du western. C’est presque ridicule. Et pourtant, surprise.

Contrairement à la tendance du cinéma commercial, qui veut tout révéler en deux minutes et demi de teaser -libre à chacun ensuite d’étendre l’expérience sur une heure ou deux-, pour ce film, la bande annonce ne veut rien dire ; elle est même trompeuse. Presque provocatrice, elle ne nous laisse rien supposer des tenants et des aboutissants du film. Les Cowboys de Thomas Bidegain n’est pas un western minable tourné dans le fin fond de la campagne française avec des chapeaux et des bottes en cuir, mais un véritable premier film ambitieux. Le réalisateur utilise, comme un prétexte, le film de genre. Les cowboys contre les indiens renvoient en fait à une problématique politiques très actuelle. Mais doit-on en dire plus sur ce film ?

La première séquence se passe dans un rassemblement country en 1994. On y suit une famille habillée en cowboys des pieds à la tête : le père (François Damiens, inimaginable dans ce rôle et pourtant tout à fait étonnant !), la mère, le fils (Finnegan Oldfield) et la fille. Dès les premières minutes arrive l’élément déclencheur de l’intrigue : la fille, Kelly, est introuvable et en quelques séquences qui s’enchaînent on comprend vite qu’elle a fugué pour suivre un garçon dont elle est amoureuse. Aucun mystère là-dessus, elle le dit dans une lettre sous forme d’adieu : « je suis heureuse, je suis partie, ne me cherchez pas ». C’est ainsi que commence la quête d’un père et son chapeau de cowboy pour ramener sa petite fille à la maison. Mais tout ceci n’est qu’une préface, très loin de ce que l’histoire voudrait vraiment nous dire.

les cowboysC’est un film sur le sens de la vie. C’est un film sur la force des choix qui peuvent être profitables ou destructeurs, mais qui font changer les choses, dans une vie, dans une communauté, dans l’histoire. C’est un film qui s’étale sur de nombreuses années, qui montre la conséquence de ces choix, l’évolution des choses. C’est un film où se confrontent plusieurs personnalités différentes : un père obstiné et sans évolution psychologique possible et une mère compréhensive, prête à accepter, à changer, un fils qui prends de l’importance au fil de l’histoire et de ses retournements, qui apprend, qui évolue sans se laisser porter ; et aussi un spectateur actif face à l’écran qui se pose des questions face à un film qui n’impose pas d’idées.

C’est un film qui utilise le western pour le calquer sur un monde d’idéologie moderne et parfois terrifiante, un film où les protagonistes de la politique actuelles sont transposés en cowboys et en indiens, mais qui peuvent évoluer vers une sorte de réconciliation ou au moins de compréhension. C’est un film qui cherche sans forcément trouver et s’autorise à ne pas savoir quoi penser. C’est par ailleurs un film réaliste, avec des lumières naturelles, des montagnes et des paysages qui font voyager, très documenté, un film sur les gens et le monde contemporain. C’est un film qui tient par ses idées, son scénario et ses personnages.

Les Cowboys est un film clairement politique. Il n’impose pas d’idéologie, mais propose un parcours sur plusieurs niveaux : une quête humaine qui dépasse les frontières et les générations, l’incompréhension des petites communautés interprétée ici par le rassemblement country, et des images médiatiques regardées à la télévision ou écoutées à la radio -comme celle du World Trade Center par exemple, que le fils voit en direct à la télévision et qui fait écho à ses propres préoccupations. Le film est finalement scénaristiquement très intéressant avec des enjeux préoccupant, bien au-delà de ce que la bande annonce peut laisser espérer. La jeune fille fugueuse est loin d’être le personnage principal -elle n’apparaît à l’écran que dans la première séquence- et sans être un prétexte, elle est allégorie d’un choix politisé et historique extrême. Le film semble par conséquent avoir une portée universelle.

les cowboys filmIl est par ailleurs dommage que ce soit une fille qui entraine le film dans une aventure dangereuse -finalement tout est de sa faute-, c’est un personnage qui a la conviction d’être courageux et qui est pourtant plutôt faible ou alors pas assez explicité. Le personnage narcissique du père, borné dans ce qu’il pense être son devoir alors que ses actes sont plutôt égoïstes, en est par ailleurs un bon écho. Mais le problème est très loin de celui de savoir si la jeune fille est oui ou non retrouvée et « sauvée » à la fin puisque c’est le développement d’un discours qui porte le film et en fait une réussite dans le genre du cinéma engagé. Car c’est un film à réelle portée politique, sans être propagandiste ou formaté.

Dans la promotion de son film, Thomas Bidegain évite le frontalement politique, le spectateur qui découvre son film ne doit pas en connaître les enjeux. C’est un spectateur insouciant et innocent, sans apriori, qui est confronté malgré lui à un sujet sensible dont il pourra tirer les conclusions qu’il voudra. Même sans parler de mensonge mais seulement de silence, le film est dangereux : a-t-on le droit de jeter le spectateur dans la gueule du loup politique moderne ? A propos du non-dit le réalisateur prend l’exemple des films du célèbre réalisateur de « documentaire » engagé Michael Moore : « Les gens qui vont voir ses films sont d’accord avec d’avance » … En espérant que Les Cowboys, dans les salles à partir du 25 novembre 2015, rencontre son public.

Camille Belot

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