Georgio en interview : conversation discrète

Promenant un pseudonyme de moins en moins confidentiel dans le paysage du rap français, c’est avec un album intitulé Bleu Noir, attendu de nombreux fans, que Georgio a fait son retour dans les bacs en ce 16 octobre. Entre doutes naturels relatifs à la parution d’un premier gros opus et satisfaction du travail abattu, c’est dans un esprit à la fois décontracté et visiblement concerné que le jeune rappeur originaire du 18e arrondissement de Paris nous a reçu à la veille de la date fatidique. Il ainsi pu évoquer son actualité ainsi que les évolutions d’un hip-hop francophone en constante mutation, accompagné de son proche Hakim, a.k.a Hash24.

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Concernant tes ambitions, as-tu des objectifs chiffrés pour un premier album ? Faire mieux que Nekfeu ?

Georgio : L’objectif numéro un c’est que les gens aiment l’album, qu’ils se rendent compte qu’il est bien travaillé, que je me suis appliqué et que j’ai progressé sur les textes et mes choix de prods, etc. L’objectif numéro un c’est que l’album plaise. Mais si tu me parles en terme de ventes, j’aimerais énormément faire dix-mille ventes en un an.

C’est original comme format d’objectif…

G : Bah oui ! Parce que moi je suis un rappeur qui tourne beaucoup, je fais beaucoup de concerts. Même si on ne fait pas une énorme première semaine avec un disque d’or directement, c’est pas l’objectif. Sur les concerts tu vends aussi des CD. L’album, je vais le faire vivre sur scène pendant au moins une pige en taffant le prochain sans doute aussi. Donc oui, l’objectif ça serait dix-mille sur un an.

T’as déjà commencé à bosser sur le prochain ?

G : Je commence petit à petit à le conceptualiser dans ma tête, mais j’ai pas écris un seul texte, j’ai pas choisi une seule prod.

Et puis, tu vas sûrement tirer des enseignements de celui-là, des retours d’auditeurs, etc.

G: C’est ça. J’ai toujours fait chaque projet l’un contre l’autre. J’ai fait A l’abri contre Soleil d’hiver, et j’ai fait Bleu Noir contre Soleil d’hiver et A l’abri, tout en restant le même mais aussi en progressant.

A l'abri, 2014
A l’abri, 2014
Soleil d'hiver, 2013
Soleil d’hiver, 2013
Si l’on s’attarde sur ce que l’on trouve sur internet, on constate que même dans les clips des rappeurs validés par le plus grand nombre, tu as forcément des commentaires super cassants, en tout cas tant que les modérateurs sont pas passés. Et toi, sur tes trois sons à plus d’un million de vues, Homme de l’ombre, Comme une balle et Tu sais c’qui s’passe

Hash24 : Et bientôt Les anges déchus, les gens déçus !

G : Il est à trois-cent-mille un truc comme ça, mais en un mois !

H : Mais vu qu’il n’y a que de bons retours sur ce clip, il a de l’avenir.

G : J’ai jamais réussi à faire un million de vues en trois semaines. Homme de l’ombre, il a mis deux ans, et Comme une balle presque une pige.

En même temps, c’est aussi comme ça que les classiques se construisent, en continuant à faire des vues dans le temps, non ?

H : C’est peut-être aussi l’inconvénient de l’indépendance pure et dure, de ne pas trop avoir d’exposition sur les plate-formes.

G : C’est même pas un inconvénient en fait. Pour reprendre Le Lièvre et la tortue, moi je suis la tortue qui fait plusieurs courses et pas le lièvre qui n’en fait que trois. Moi je compte courir toute ma vie.

Justement, tu disais dans Énigme « En attendant le premier album, j’rappe ». Mais maintenant qu’il est là, ce premier album, tu vas faire quoi dans les prochains ?

G : Tu sais quoi ? J’aime de moins en moins le rap. Ça me fait de plus en plus chier parce que j’en écoute depuis toujours et que je trouve de moins en moins de trucs innovants aujourd’hui. Je découvre plein de mecs qui écrivent super bien en français,  comme Miossec ou Leonard Cohen. J’aime beaucoup aussi Grace/Wastelands de Pete Doherty. Donc je découvre plein de trucs mais oui, le prochain album, c’est clairement du rap. Mais c’est vrai que je m’en éloigne un peu. Dans Bleu Noir, c’est le bon mélange entre l’EP et l’album en terme de musicalité. Je pense que le prochain sera encore mieux travaillé et encore plus mature.

Pour toi, Bleu Noir, il a clairement le statut d’album par rapport à tes précédents projets ?

G : Carrément. Que ça soit dans sa conception, l’ordre des morceaux, les textes, les prods, il est beaucoup plus travaillé… Sans dénigrer A l’abri ou Soleil d’hiver, que j’aime beaucoup.

Pour en revenir à ma question précédente, en regardant les commentaires qu’on trouve sur tes morceaux, on voit très peu d’attaques contre toi, très peu de haters comme sur des vidéos d’autres rappeurs comme par exemple Nekfeu. T’avais déjà remarqué ?

G : Je remarque que les commentaires sont assez positifs, même si sur Rêveur on me dit « ouais il chante, c’était mieux avant » mais j’ai l’impression que c’est des mecs qui n’ont pas vraiment compris… Je t’avoue que ça me fait ni chaud ni froid finalement. Autant je peux accorder beaucoup de crédit à un commentaire bien écrit, qui peut me toucher, ou quand un mec me parle en concert et qu’il m’explique qu’il a aimé ou pas telle ou telle chose, mais pour le coup, les « t’es un génie » ou « quel fdp il a trop de cheveux », ça ne me touche pas. Je lis les premiers retours à la sortie des clips mais après il y en a trop et tu ne dors pas. Sans être prétentieux ! (Rires)

Concernant ton parcours, je ne crois pas me tromper en disant que tu as toujours évolué en solo ?

G : A la « vue du public », c’est vrai. Mais mes premiers vrais pas dans le rap, c’était avec un groupe. On s’appelait 93 Millimètres. Tu peux même trouver des sons sur Daymolition. J’avais seize piges.

Et ça s’est terminé pourquoi ?

G : J’étais un peu plus déterminé, du coup j’écrivais plus vite, je proposais des thèmes, des prods et tout. Et puis t’attends que ton pote gratte. Mais toi t’as un morceau solo, deux morceaux solos et lui il finit son premier… Puis, à un moment, on se voyait de moins en moins. Lui, il kiffait les trucs un peu plus cainris et moi j’étais à fond dans le rap français.

Du coup, tu ne le renies pas ?

G : Nan, du tout. C’était vraiment nos débuts, nos premiers pas, comme un enfant qui apprend à marcher. Moi j’ai toujours fait mes vraies armes en solo. On faisait aussi un peu de vues sur Skyblog Music !

On dit souvent que les morceaux n’appartiennent plus à l’artiste mais au public, dès lors qu’ils deviennent des classiques. On voit souvent des rappeurs s’en prendre à leurs premiers travaux, par exemple Alpha Wann avec le morceau Monsieur Sable. Il ne veut plus en entendre parler ! Exprimes-nous ton ressenti face à cette idée concernant tes gros morceaux comme Comme une balle ou Homme de l’ombre.

G : Moi, j’ai jamais ressenti ça. Si je l’ai fait c’est qu’il y avait une raison. Après, Homme de l’ombre, on le fait toujours sur scène mais on prend un peu moins de plaisir que d’autres morceaux parce que ça fait longtemps que je le fait, depuis mon premier concert. Sur d’autres morceaux, je remarque un peu des erreurs mais ça fait partie du charme de l’époque, parce que j’avais pas ce niveau d’exigence, pas cette connaissance pour plein de trucs, mais je valide à 100% tout ce que j’ai fait et ce que j’ai dit.

H : Mais peut-être que certains prennent plus leur temps à faire des choses qu’ils kiffent de plus en plus. Du coup, ce qu’ils ont fait avant, ils y sont moins attachés, parce qu’ils n’avaient pas toutes les armes…

G : Après, il y a certaines phases que tu regrettes parce que tu les pensais sur le moment mais plus forcément maintenant… Mais en règle générale, je ne renie rien de ce que j’ai pu faire.

J’aimerais beaucoup  avoir ton avis sur la trap. On a l’impression que c’est la seule porte d’entrée dans le rap depuis ces deux ou trois dernières années.

G : Moi, il y a plein de sons de trap qui me font marrer, mais c’est pas vraiment mon délire. J’ai pas trop d’avis tranché là-dessus, mais c’est clair que c’est une tendance actuelle. Et comme toutes les tendances, un jour ou l’autre, elle va être dépassée. Pour résumer ça, Mac Tyer dit « Ils ont tous niqué la trap, tous ces zoulous dans l’rap ». Mais c’est vrai qu’en fait, avec la trap, plein de mecs se sont mis à rapper alors que ce ne sont pas vraiment des rappeurs, et ils polluent un peu…

Prenons Gradur, qui s’est engagé dans l’armée avant de s’en faire virer pour trafic de stups. Il a dit « Je fais quoi maintenant ? », et il s’est mit à faire du rap, résultat : il a beaucoup vendu et il vendra sans doute encore…

G : Ouais mais il est fort quand même. Moi, ce qui me dérange c’est les copies de Gradur, pas Gradur. C’est les inconnus qui reprennent.

H : Gradur, c’est le premier de sa génération qui est arrivé avec ce truc là…

G : Et puis il a une énergie qui est quand même imposante.

Il a, certes, de bons morceaux, mais il y a des trucs qui en dérangent beaucoup, comme quand t’es pas capable d’écrire un seize sans t’en prendre violemment et gratuitement à l’image de la femme…

G : Mais bon tu vois moi j’écoute pas non plus trop… Comme dit Booba : « Si t’aimes pas t’écoutes pas et puis c’est tout ». Et puis t’as tellement de diversité dans le rap que tu peux t’en sortir à écouter que du rap français sans jamais écouter de trap…

H : Tu peux être d’accord avec le point d’action d’un type mais pas forcément aller y mettre ton oreille. C’est comme les mecs qui parlent en bien de JUL, c’est pas des mecs qui vont kiffer mais ils vont aimer le fait que le type a 24 ans, qu’il a vendu, qu’il est toujours resté humble dans ses interviews et qu’il parle pas sur les gens. Mais c’est pas pour autant que les types vont valider sa musique, je trouve.

©Kevin Jordan
©Kevin Jordan
Pour changer de sujet, il me semble que t’as toujours grandi dans le 18e  arrondissement de Paris ?

G : Non, je suis né aux Lilas dans 93. Puis j’ai habité en province, à Angers, et dans le 18e, j’y ai vécu mon adolescence.

Pour enchaîner sur le 18e, concernant Hugo TSR, t’avais fais une réflexion dans l’émission Le Ring, comme quoi « t’avais jamais pris une aussi grosse claque… »

G : « Et que j’en reprendrai plus jamais ! » J’ai encore dis ça hier dans une autre interview ! En fait, j’ai découvert Flaque de samples à un tel moment dans mon affranchissement musical que ça y est, je suis trop vieux pour me reprendre une aussi grosse claque. Là, c’était une révolution !

H : Ouais, t’as vu toutes les combines ! (Rires) T’es derrière le rideau maintenant…

G : Ouais, maintenant un kick qui sonne mal je vais le sentir alors qu’à l’époque tu m’envoyais des prods dégueulasses, si le sample me parlais je calculais même pas. Donc je l’ai découvert, j’avais 15, 16 ans, un truc comme ça…

Et lui, c’était un gars que tu pouvais croiser dans la rue ?

G : On n’est pas de la même génération, on a jamais traîné ensemble mais je le connais. Il m’avait envoyé des prods pour Bleu Noir, mais que j’ai pas gardées et on a fait un morceau ensemble mais qui n’est jamais sorti.

Pour conclure, s’il y a un album que t’attends d’ici la fin d’année…

G : Je sais pas ce que ça vaut, mais j’attends celui d’Abd al Malik et Laurent Garnier. Je connais déjà deux morceaux : un que j’ai pas du tout aimé et l’autre que j’ai adoré. C’est une combinaison qui m’intrigue à fond. Je l’attends juste parce que c’est l’album qui m’intrigue le plus !

Pour conclure, sachez que Georgio est en tournée jusqu’au 25 mars 2016 et s’arrêtera à La Cigale le 22 janvier. Et puis, si vous n’avez toujours pas acheté son incroyable premier album, rendez-vous ici !

Interview réalisée avec la collaboration de Renan Le Goff.

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