BH#6 : A la faveur de la ferveur populaire

Il est particulièrement difficile de se résoudre à parler de sport sur un site culturel. C’est que nous méprisons pas mal les fous furieux qui s’en font une passion, eux pour qui rien d’autre ne compte que le prochain match, Téléfoot et l’Equipe. Allez, avouons-le, le sport c’est taillé pour les beaufs. Pourtant, parfois, nous sentons au gré du bon hasard, quand la raison nous lâche,  que quelque chose se passe. Alors aujourd’hui, au lendemain de la finale de l’European Champions Cup de rugby et à l’heure des phases finales de football, on se rebelle et on parle sport dans les pages cultures.

Faut-il donc avoir honte de soutenir un club, de prononcer des phrases absurdes et de porter des couleurs criardes au nom du sport? Faut-il alors être idiot pour se laisser aller à l’ivresse que suscite l’appartenance? Il est de ces choses là, des choses qui ne se comprennent pas mais qui pourtant se manifestent un peu, un peu tout le temps.

Combien de fois ai-je pensé que le sport n’était que le loisir des imbéciles et des sans-cervelle, combien de fois, aussi, me suis-je dit qu’il divertissait les masses à défaut de les éduquer. Bien sûr, il m’arrive encore de le croire. Le sport ne se range pas dans la catégorie culture, parce qu’il fait appel aux bas instincts et au houblon, parce qu’il concerne les foules indifférenciées soucieuses d’appartenir à tout prix. Voilà, c’est encore la même chose, démolir la solitude, chercher quelque chose de plus dans lequel jeter ses tripes. Et pourtant, le sentiment un peu sauvage, celui là qui n’a jamais été éduqué et qui survient comme ça au détour d’un essai, d’un chant ou d’un maillot, ce sentiment là est beau. C’est beau, il est vrai, quand on cesse de regarder la foule comme le monstre qu’elle a l’habitude d’être. Reconnaître dans l’autre quelque chose, avoir quelqu’un en face de soi, ne pas être seul, partager, communier, flipper et finalement quoi, tout ce qui fait de nous ce que nous sommes, c’est ça le sport aussi, c’est ça aussi supporter, c’est croire, parce que croire ne se réserve pas aux religions ; au contraire, ça se réserve aux hommes.

Mais pourquoi? Pourquoi l’émotion, pourquoi moi, pourquoi lui? Pourquoi sommes-nous capables de faire abstraction du potentiel de connerie de tout ce groupe de gens qu’on aurait sûrement dû mépriser? Et moi là qu’est-ce-que je fous à porter les mêmes couleurs que lui, qu’est-ce-que je fous à estimer autant les sentiments d’appartenance et les communions irrationnelles? Parce que c’est irrationnel d’être atteint par un si grand tas d’émotions bordéliques dans un stade, c’est irrationnel aussi de trembler comme un con et de voir consterné ses poils se dresser tout le long de l’avant-bras ; c’est irrationnel comme des accords en E mineur, comme une tierce ou un comma syntonique. Parce qu’il n’existe, je crois, aucune échelle de valeur sur laquelle ranger logiquement les émotions sincères. On ne laisse pas s’échapper ce qui relève du beau, même si c’est honteux, même si c’est bancal et même si c’est déraisonnable. Que nous soyons un ou mille, qu’il s’agisse de plans-séquences ou de maillots, de culture ou de loisirs, tout ça n’a pas d’importance. C’est le sentiment, celui que l’on extirpera dans cinquante ans des mers de nos vagues de souvenirs pour en faire le symbole de qui a compté, c’est lui seul qui importe. 

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