Dan Deacon : « C’est un peu comme Daffy Duck »

Entre François Damiens et Teki Latex, le magicien fou from Baltimore prépare la sortie de son 4 ème album « Gliss Riffer ». C’est sa loge au Divan du Monde que l’on s’attend à rencontrer le Homer Simpson de l’electro qui s’avère en fait être un grand sage généreux et attachant.

« C’est juste une putain de Tomate ! »

On a remarqué que tu avais partagé tes stems sur soundcloud, penses tu que les remixes apportent quelque chose à tes propres compositions ?

En fait, lorsque j’écoute une de mes chansons, je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes les étapes de sa création. Et je me demande si c’est un peu comme de la nourriture que je ferais pousser dans mon jardin, je plante la graine, la recouvre de terre, je l’arrose puis elle pousse et je me retrouve avec une grosse tomate. A la vue de cette tomate, je perçois toutes les étapes de sa vie, de la racine au germe, puis je la coupe et je la mange, je connais le processus parfaitement. Mais mon ami à côté me dit « c’est juste une putain de tomate ! » c’est ça qui se passe avec la musique. Alors j’essaye toujours d’imaginer comment sonne ma musique pour quelqu’un qui n’est pas moi. On est toujours intensément attaché aux chansons que l’on fait, j’ai pensé que partager les stems aiderait les gens à entendre ma musique différemment.

Mais comment réagis-tu lorsqu’un remix ne te plaît pas ?

Je ne sais pas ! (rires) Je trouve toujours le geste intéressant. Tu sais, parfois je me remets à écouter des chansons que j’avais faites dans le passé en me demandant comment je les aurais faites aujourd’hui. J’essaye de m’imaginer dans le passé comme une personne différente. Je me demande si j’aurais fait pareil, ou si j’aurais fait quelque chose de différent. Je pense à cela lorsque j’écoute un remix d’un de mes morceaux.

Pourquoi avoir partagé ton nouvel album sur le net  avant sa sortie ?

En fait, il y une chose qui me rend fou aujourd’hui, c’est que mon album est terminé depuis septembre et je dois encore attendre des mois et des mois… On pense que c’est pour que l’album se vende mieux mais en réalité ça ne change rien ! C’est plus rapide sur internet, les dj partagent des mixtapes tout le temps. Quand tu fais de la musique sur ton ordinateur en tournée, ta chanson peut être terminée très rapidement, dans une seule ville. Moi, quand j’écris pour des instruments acoustiques, je compose sur mon ordi, ensuite je traduis ce que j’ai fait en notes lisibles pour les humains, puis je définis chaque mélodie pour tel et tel instrument, je trouve des musiciens… c’est interminable !

mgid uma video mtv.com 493233Puis, aujourd’hui il y a tellement de musique !  J’essaye de rendre ma vie rentable et je pense qu’on ne la rend pas rentable avec de l’argent mais avec les heures de cette vie. Écouter un album de 45 minutes, c’est donner 45 minutes de temps libre dans une journée et je veux toujours être sûr lorsque je produis quelque chose,  que moi même je donnerais des heures de mon temps libre pour l’écouter. Je sais qu’une personne sur deux n’aimera pas ma musique mais je voudrais que beaucoup de gens l’écoutent… au moins avoir un nombre décent de gens qui puisse l’aimer ! (rires) Mais ma musique est trop bizarre pour être pop et pas assez pour être expérimentale. Ce n’est pas de l’EDM mais tu peux danser dessus, ce n’est pas de l’indie rock ni de la club music.looney-tunes-daffy-duck_1280x1024_7875 C’est dans cette même poche. Je pense que mes fans sont un peu comme « Je suis  un nerd mais je suis sociable, je suis fou mais je ne suis pas un psychopathe, je ne suis pas normal mais je suis pas non plus étrange ! » C’est un peu comme Duffy Duck, s’il était entré dans cette pièce il se serait excusé de nous déranger en continuant de nous interrompre tout le temps.

Dans « Gliss Riffer », ta voix paraît bien plus claire cette fois, on peut  même comprendre les paroles de tes chansons, est-ce parce que tu as pris confiance en tes talents d’écriture ?

Oh non! (rires) J’en suis horrifié. Mais en tournée parfois je perds ma voix. Je l’ai perdu pendant l’enregistrement de cet album et je me suis mis à me dire que c’était un instrument éphémère que j’avais toujours sous-estimé. Je me concentrais beaucoup plus sur la musique et dessus je marmonnais des trucs incompréhensibles. J’ai donc commencé à l’utiliser mais avec les paroles il faut du contenu. J’expérimente la texture de tous les sons que j’utilise dans une musique, pourquoi je ne ferais pas la même chose avec les mots ?

Ta musique est plutôt visuelle, comment procèdes-tu pour créer ?

Pour les paroles j’essaye vraiment de m’isoler dans mon imagination mais c’est assez dur pour moi d’en sortir ensuite. Pour enregistrer « Gliss Riffer », j’ai réalisé un collage avec des photos de Baltimore et des trucs que j’aimais bien, puis je le regardais en me concentrant. Pour la musique je procède différemment. Je me vide la tête et je la laisse dominer, aller où elle veut.

Ta musique est assez joyeuse et nostalgique quelque part, comme si tu avais du mal à grandir.

Tu touches à un grand terrain de réflexion là !  Je pense que grandir c’est prendre des responsabilités mais ce n’est pas ne pas être joyeux ou euphorique. La jeunesse c’est découvrir des choses, les expérimenter pour la première fois. Plus vieux tu deviens, moins il y a de premières expériences. J’essaye de me dire qu’il y a encore des tas de choses à découvrir, que dans toutes les choses que j’ai faites dans le passé, il y en a tellement que je n’ai pas faites correctement. J’essaye de garder cette philosophie de vie. J’aime maintenir une sorte d’euphorie et de joie dans mon travail parce que je sens qu’on vie dans un monde instable fait de confusion et de peur. La musique me permet de m’échapper de la réalité et de l’accepter en même temps. Et c’est sûrement le côté adulte de ma musique.  Beaucoup de gens pensent qu’être adulte c’est arrêter de s’amuser et de profiter de la vie alors que c’est juste avoir conscience de nos responsabilités en sachant que l’on reste des humains, et d’arrêter d’être arrogant en pensant que tu as résolu tout les mystères de la planète.

Mais ton univers semble très inspiré de l’enfance, tu puises des sons dans les dessins animés et tu samples Woody WoodPecker dans « spiderman of the rings ».

C’est drôle parce que les dessins animés étaient aussi fait pour les adultes à l’origine ! On les montre peut-être aux enfants mais c’est pour tous les âges. Je ne comprends pas pourquoi les adultes réagissent comme s’ils avaient dépassé le « stade dessin animé ». Quand on y pense, la plupart des musiques que l’on écoute toute notre vie sont celles que l’on a découvert pendant notre adolescence et considéré comme la musique de jeunes par nos parents ! Mon père écoute toujours les Beatles. Seulement cette musique ne sera jamais considérée comme de la « teen music » car la plupart des gens l’écoutent maintenant. D’autre part, c’est tellement facile pour un musicien de faire de la musique mystique ou dépressive portant sur ses souffrances, je pense que c’est nul ! (rires) J’essaye simplement d’être moi-même, j’aime les couleurs, les dessins animés. J’essaye de faire ressortir de la joie, une couleur primaire, simple et éclatante qui en elle, détient des nuances et des textures plus profondes. Je ne sais pas… J’aime bien l’enfance mais je ne reviendrais pas en arrière pour autant !

Si tu avais beaucoup d’argent pour produire l’album de tes rêves, comment procèderais-tu ?

Je ne pense pas que je ferais un très bon travail ! (rires) Je pense que l’argent peut rendre les choses beaucoup plus compliquées. Je pense notamment au dernier album de Daft Punk (Random Access Memories ndlr) et à tout l’argent qu’ils ont dépensé… Moi je ne l’aime pas cet album ! Je trouve les anciens bien meilleurs. Pour moi il sonne comme Disneyland. C’est comme quand tu vas quelque part, que la vaisselle est parfaitement propre, disposée sur une étagère ou l’argenterie est rangée au millimètre près… tu vois? Moi ça je m’en fous. Moi j’aime les ruines et j’aime écouter de la musique désordonnée. Je ne pense pas que les moyens me serviraient à faire de la meilleure musique. Avec tout cet argent je pense que je retournerai plutôt dans le passé, décrocher un doctorat ! (rires) Tu peux acheter tout les outils pour faire de la musique mais il faut tellement de temps pour apprendre comment s’en servir !

Oui mais il y a des gens pour t’aider en studio !

Oui mais ce ne sont pas eux qui font l’album, c’est moi !

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