Billet d’humeur #2 : l’aliénation de la radio Le Mouv

Le 2 février 2015, la radio Le Mouv devenait Mouv, appliquant ainsi la stratégie commerciale du président de Radio France, Mathieu Gallet. Maintenant dirigée par Bruno Laforestrie, Mouv est désormais centrée sur les « cultures urbaines, le hip hop et la musique électronique ». Depuis septembre déjà, la grille des programmes était en jachère, la musique puisée directement dans le Top Ecoute Deezer, en attendant la suite. Mais la suite n’est pas meilleure.

Crédits : AV.
Crédits : AV.

Je suis progressiste, moderniste, je pense être exactement dans la bonne époque, car je crois encore qu’elle est la plus avancée, je suis pour le changement et j’ai cet espoir crevant que tout peut s’améliorer. C’est un de mes trucs préférés de voir des gens oser, des courageux qui pensent que dans la vie il faut essayer. Il y a les grandes mesures, les évolutions magnifiques et grandiloquentes, il y a aussi les petits changements, un nouveau vaccin, une augmentation du prix des clopes, une nouvelle radio. Une nouvelle radio. Depuis septembre déjà, la radio publique Le Mouv se délite, parce qu’elle tente un énième remaniement, parce qu’elle veut changer, et pourtant, c’est tout sauf un progrès.

« Les français détestent le changement, ils se complaisent dans leur immobilisme ». Alors voilà, toi le dubitatif, le prudent, celui qui aime bien réfléchir deux minutes avant de fantasmer sur le futur qu’on te flèche, t’es qu’un con de français, un défaitiste complaisant qui bave sa haine du changement. Voilà, si t’es pas content qu’une bonne radio culturelle devienne plus accessible, c’est parce que t’es un petit bourgeois élitiste qui aime la culture à condition qu’elle soit pas pour tout le monde.

Ouais, mais non. La culture n’est pas un milieu fermé, Le Mouv n’était pas interdit d’accès, Le Mouv, publique, culturelle et musicale avait simplement choisi de ne pas boire de soupe, choisi le contenu sur le chiffre d’affaire, choisi d’être grande à défaut d’être rentable. Ca paraît anecdotique c’est vrai, parce que finalement tout le monde s’en fout, qu’est ce que c’est une seule radio dans l’infini médiatique actuel ? C’est important pourtant, au moins pour l’exemple, au moins pour qu’on se rende compte que tous les morceaux qu’on est seul à aimer, tous les livres qu’on est seul à sanctifier, toute notre culture particulière et personnelle, celle qu’on a construit grâce à deux-trois médias, un papa, un prof, tout ce qui est tellement important, ça peut disparaitre. Ca peut disparaitre partout, tout le temps, lentement.

« La radio publique doit gagner de l’argent ». Soit, la production de contenus coûte de l’argent, certes il faut pouvoir payer les journalistes ; mais « gagner » de l’argent? Cette sentence est présentée avec une telle conviction, une force capitaliste à peine croyable qu’on serait tenté de ne pas en douter. Mais pourquoi, pourquoi donc la culture devrait-elle être rentable? Qu’attendons-nous d’elle, précisément? Serait-ce rêver que de penser que la culture n’est pas un pur produit capitaliste mais la condition fondamentale de l’existence d’une société éclairée? Il y a des choix insidieusement idéologiques, d’autant plus cruciaux qu’ils n’ont pas l’air importants. Choisir que le principal critère pour toute production, toute invention, toute idée, c’est sa capacité à entraîner des bénéfices est une erreur, surtout en terme de culture publique. Faire de Le Mouv, rebaptisée Mouv, un énième NRJ, un grand bordel d’entertainment permanent, le Touche Pas A Mon Poste radiophonique, c’est s’asseoir devant le capital.

Voilà ce que font ici Radio France et son président, Mathieu Gallet, ils écoutent le grand public, répondent à ce qu’ils croient être ses attentes, pour le despotisme de l’audience, pour plaire à tout prix, pour l’argent. Je crois au contraire qu’un peu de dictature culturelle est nécessaire, je crois que l’on peut imposer la culture, proposer autre chose, persévérer et ne pas céder sous prétexte que tout le monde s’en fout. Parce que le grand public, si il existe, n’a pas toujours raison dans ses choix, et qu’accéder à toutes ses demandes en terme de contenu n’est pas salutaire mais dangereux, ce n’est pas une évolution mais un conformisme de plus. C’est là le privilège du média public, il n’a pas à gagner de l’argent, il doit simplement servir le peuple.

« Radio France ne peut pas refuser de s’adresser aux jeunes ». Ciara, Ne-Yo, Sam Smith, Robin Shulz, Calvin Harris, Black M, David Guetta, Avicii, Pussycat Dolls. Au Mouv, on parle d’une nouvelle programmation concentrée sur les musiques « urbaines et électroniques ». Ah. Composée dans sa totalité de morceaux « électro-variété »/« rap de maison de disque » magistralement consensuels et sans surprises, la nouvelle grille musicale de la radio « des jeunes » est affligeante. Les jeunes sont-ils, finalement, trop cons pour échapper à une culture pré-mâchée, rabâchée et fondamentalement aliénante? Le marché des radios diffusant cette musique profondément commerciale et, par conséquent, populaire, n’est-il pas saturé? N’est-ce pas suffisant? NRJ, Fun Radio ou Virgin, fortes de leur expérience en « radio de merde » ne savent t-elles pas déjà le faire cent fois mieux que ne le fera Mouv? Même d’un point de vue strictement capitaliste, je ne suis pas persuadée qu’il existe encore un marché de la culture dite « populaire », qui a déjà investi tant de médias qu’elle règne en maitre. Je ne crois pas non plus qu’il existe un vivier de nouveaux auditeurs pour Mouv, et je suis convaincue que tout cela ne présage que du vide intersidéral que laisse volontairement Radio France dans l’espace radiophonique français.

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Finalement, même sans parler de goûts, de bonne ou de mauvaise musique, et puisque une chronique trop subjective est souvent un argument d’opposition, voyons la simple position objective : Le Mouv a tout simplement changé de ligne éditoriale. J’ai personnellement l’exacte même impression qui si Libération s’était mis à soutenir la libéralisation massive de l’économie et le retour monarchial de Nicolas Sarkozy en politique. Une évolution ? Non, un contre-sens, ni plus, ni moins.

Tweeter : #ReviensLeMouv

Pétition sur Change pour le retour de Le Mouv

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