Ferguson : un échec de la justice américaine ?

Le 9 août 2014, Michael Brown, un jeune afro-américain de 18 ans est mort, en pleine rue, après avoir été atteint de six balles tirées par un policier blanc, Darren Wilson, à Ferguson dans le Missouri.

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Le 25 novembre dernier, le grand jury a décidé de ne pas poursuivre Darren Wilson au regard des cinq chefs d’inculpation qui leur étaient proposé allant de l’homicide involontaire à l’assassinat. Ainsi, peut-on s’interroger sur les raisons d’une telle décision et de l’émoi qu’elle a suscité.

La question qui était posée au grand jury ne portait pas sur la culpabilité de Darren Wilson, mais sur le fait ou non d’engager des poursuites contre lui, dans le système français on parlerait de mise en examen.

Au centre du débat, la question de l’ethnie

Le débat qui règne autour de l’affaire est un débat ethnique. Un policier blanc peut-il tirer douze coups de feu sur un jeune afro-américain non armé ? La pensée populaire et collective aurait plutôt tendance à répondre par la négative. C’est pour cette raison que la composition du jury a été majoritairement contestée par l’opinion publique américaine. En effet, sur les douze jurés, neuf étaient Blancs, trois étaient Noirs. Le hasard faisant les choses, neuf voix étaient requises à l’inculpation de Darren Wilson. Les jurés n’étaient pas spécialement désignés pour l’affaire Michael Brown dite Ferguson. En effet, ils étaient nommés pour une période déterminée afin de juger plusieurs affaires. Nous ne sommes donc pas dans le cas où, comme dans certaines séries américaines, la récusation est possible. La décision du grand jury de ne pas poursuivre Darren Wilson est apparue comme une véritable injustice de part et d’autre des Etats-Unis. Pour certains, c’est un groupe de « Blancs » qui refusent de poursuivre un « Blanc » pour avoir tué un « Noir », pour d’autres c’est un jury qui n’a pas su voir qu’ôter une vie à autrui ne doit pas rester impuni, surtout dans les circonstances que l’on connait.

Carlos Allegri. Reuters

Un jury noyé sous un flot d’informations

Les analystes qui se sont penchés sur le sujet ont constaté que pour la mise en inculpation du policier, le procureur avait fourni un nombre beaucoup trop importants d’informations au grand jury. Certes, cette phase procédurale permet au procureur d’apporter des documents ou des témoignages qu’il ne pourrait pas utiliser par la suite si l’intéressé avait été inculpé mais cela ne doit pas non plus faire crouler les jurés sous une pile de données. Ils ont entendu une soixantaine de témoins pendant près de 70 heures et analyser des documents que l’on peut retrouver sur le site du New-York Times. Cette pratique du procureur Robert McCulloch tend à une confusion des esprits. Rappelons tout de même que le procureur représente la société et qu’il était supposé instruire à charge contre Darren Wilson, ainsi peut-on douter du bien fondé de l’opération lorsque ses actions semblent profiter au policier et non à la victime. De plus, habituellement, le grand jury suit les dires du procureur, c’est un fait rare lorsque le procureur demande une poursuite et que celle-ci lui est refusée par les jurés.

Un procureur douteux

Si le grand jury a été critiqué, Robert McCulloch, le procureur, l’a été tout autant. Ses antécédents, dans le cadre judiciaire, se prononcent en sa défaveur. Dans une affaire similaire à celle de Michael Brown, R. McCulloch a entaché sa popularité vis à vis de la communauté afro-américaine. C’est l’affaire « Jack in the Box » où deux Noirs non armés ont été tués par la police, le grand jury avait décidé de ne pas inculpé les policiers. L’histoire se répète et de nouvelles interrogations apparaissent. Comment un procureur peut-il poursuivre des agents de police avec qui il entretient des relations particulières dans le cadre professionnel ? Inconsciemment ou non, le procureur a pu présenter des arguments plus ou moins convaincants.

Aujourd’hui, Darren Wilson a décidé de quitter la police afin de ne pas mettre en danger les autres policiers. Cependant une enquête fédérale est en cours, «elle est indépendante de l’enquête locale depuis le début et le restera» a précisé le ministre de la Justice Eric Holder.

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« a first-year law student would have done a better job »

Avocat de la famille Michael Brown

« Un étudiant en première année de droit aurait mieux fait [que le procureur] » critique l’avocat de la famille de Michael Brown suite à la décision du grand jury. On ne va pas refaire l’histoire mais essayer de vous convaincre, lecteurs, par un plaidoyer. Place à la fiction juridique :

Mesdames et messieurs les jurés, 

Si vous êtes présents, ce n’est pas pour juger de la culpabilité d’un homme mais pour apprécier les preuves que je vous soumets en vue ou non de l’inculper. 

Ce dont il est question dépasse les murs de ce tribunal. Pensez-vous qu’un homme représentant de la loi puisse tirer douze fois sur un enfant non armé ? Oui, Michael Brown avait dix-huit ans, à cet âge, on est encore un enfant, on a à peine vécu.

Penser une seconde que ce que Darren Wilson a fait était de la légitime défense, revient clairement à aller dans la mauvaise direction. Expliquez-moi comment on peut tirer douze fois sur quelqu’un sans avoir une réelle intention de la tuer, on ne tire pas autant de fois sur quelqu’un dans le seul but de se défendre. Je tiens à vous rappeler que Darren Wilson est un policier, qui comme l’exige la fonction, a suivi une formation. Qui plus est, il est policier depuis cinq ans dont trois à Ferguson et possède donc une certaine expérience sur le terrain. 

Dans une banlieue où les tensions liées à l’ethnie sont réelles, vous le constatez tous les jours, ne pensez-vous pas qu’un policier blanc qui tire sur un noir puisse paraître suspect ? Dans un pays où les Noirs se sont battus pendant des siècles pour obtenir leurs droits, comment, en 2014, peut-on encore assister à des crimes pareils ? Trayvon Martin, dix-sept ans, Tamir Rice, 12 ans, purement et simplement tués par des policiers alors qu’ils n’avaient rien fait ? Un crime ne doit pas rester impuni peu importe l’auteur du crime, peu importe la victime. Chaque vie compte. 

Au delà de l’ethnie, ce n’est pas sous couvert d’être un représentant de la loi, de porter une arme, qu’on a le droit de tuer sans raison. Je tiens tout de même à vous rappeler qu’on partait d’une simple interpellation pour certains ou d’une présomption de vol pour d’autres et qu’on en est quand même arrivé à douze balles tirées, avec un jeune homme de dix-huit ans à terre et six balles dans le corps. Supposons, comme l’a dit Darren Wilson que Michael Brown, l’ait frappé au visage, qu’il s’en est allé et est revenu vers lui avec un « air agressif » et quel le policier est paniqué, n’était-il pas, en tant que tel, tenu de rester maître de lui-même ? 

Je ne vais pas stigmatiser la police, mais quand on abuse de son pouvoir, quand on brise des familles, quand on ôte des vies sans aucune raison, on n’est pas digne de représenter la loi et on doit payer son crime. 

Vous, vous avez le pouvoir de poursuivre cet homme qui n’éprouve aucun remords, cet homme qui allègue avoir agi dans le parfait exercice de son droit. Voyez, derrière chaque profession, chaque ethnie, chaque mode de vie, il y a un être humain, aucun d’entre eux n’a le droit d’ôter ou de se voir ôter la vie sous aucun prétexte. 

Mesdames et messieurs les jurés, j’espère vous avoir convaincu d’inculper Mr. Darren Wilson. 

Et vous, qu’auriez-vous fait ?

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