Mommy de Xavier Dolan, la révolte de l’émotion

Le cinquième long-métrage du réalisateur québécois Xavier Dolan, Mommy (Prix du Jury, Festival de Cannes) est sorti en France le 8 octobre dernier. On y est allé dimanche parce que c’est moins cher, et on vous en parle maintenant, le temps de s’en remettre. 

Une veuve mono-parentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH impulsif et violent. Au coeur de leurs emportements et difficultés, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois, ils retrouvent une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir. 

Il y a des prodiges, c’est établi. Il y a des gens qui font mieux, qui touchent mieux, qui, en somme, nous obligent à nous soumettre ; et on la ferme. Il est assez prodigieux en effet d’amener quelqu’un à abandonner volontairement ses doutes, ses critiques, ses objections raisonnables. Je n’aime pas, personnellement, que l’on me comprenne, moi et tout mon bordel mental, mieux que je ne peux le faire moi même. Seulement voilà, devant Mommy, j’ai dû abdiquer.

Xavier Dolan sait l’importance d’un schéma narratif parfait, il sait servir une histoire, distinguer les scènes clefs, mais surtout, Xavier Dolan est un virtuose de l’apogée. Au delà de l’image du Dolan hipsterien, de ce maniaque du filtre, despote de l’esthétisme et des fulgurances, au delà donc, il y a une aptitude presque céleste à saisir l’émotion, à montrer l’ineffable. Les mots sont justes, les plans sont au service des personnages, au service d’une histoire, parce qu’il n’y rien d’autre qui compte que la vie, que les émotions, que les rires et les drames de Steve, de Diane et de Kyla. Mommy donne de l’envergure aux trois acteurs, si bien qu’ils crèvent littéralement l’écran, ils percent la toile, la déchire :  jusqu’à nous, ils tendent le bras. C’est précisément cela qui bouleverse dans ce dernier long-métrage de Dolan, une force biliaire, quelque chose qui frappe, qui cogne, et finalement, Steve n’est pas le seul violent, c’est eux trois, c’est le monde, c’est les gens et leurs relations.

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Mommy traite de la violence, Mommy est violent, parce qu’il s’attache à montrer les incapacités à dire, la peur du monde, la flippe intrinsèque. Ces thèmes là sont populaires, ils ne sont pas hipsteriens, ce ne sont pas des thèmes indépendants. Voila pourquoi aussi personne ne peut reprocher au réalisateur son utilisation de morceaux populaires comme « On Ne Change Pas » de Céline Dion, ou « Wonderwall » d’Oasis, parce qu’il s’agit d’universalité. Qui n’a pas chanté des hymnes pop, qui n’a pas gueulé, dansé sur des airs populaires comme le font Steve, Diane et Kyla, et qui n’a pas ressenti cette émotion étrange d’être en vie, d’être en vie et de ne pas être seul? Cette scène musicale est symbolique, elle permet, par plusieurs close-up vibrants, par un plan large lumineux, de figer la relation entre les trois personnages principaux, presque sans mots, sans rien de plus qu’un plan panoramique sur une cuisine.

Si Kyla elle non plus n’a pas les mots, si elle bégaye, toutes ses sensations, ses émotions brutes et brutales se lisent sur son visage, ses expressions sont vivantes, limpides, et Suzanne Clément ne fait pas que servir le personnage, elle est Kyla, rien de plus, rien de moins, comme Anne Dorval, comme Antoine Olivier Pilon. Ces personnages sont pathétiques, dramatiques, touchants à l’extrême, ce sont des êtres animés par des tornades de sentiments tordus et beaux. Dolan continue ainsi son exploration de la figure féminine, de celle de la mère et du fils, aussi. Le fils est fort, la mère est forte, la voisine est forte. Leur relation, intimiste et déchainée, est justement traitée, parfaitement illustrée dans une alternance remarquable entre des scènes de fous rires et d’autres d’une intense violence mentale, physique. C’est, dans Mommy, la pudeur du sentiment qui subjugue, c’est le respect de ces personnages à la fois anachroniques et profondément contemporains qui bouleverse. Xavier Dolan est parvenu à sublimer les qualités de ses films précédents, il a fait ce que l’on attend d’un réalisateur : il s’est abandonné, il a lui même abdiqué. Même l’utilisation du format carré n’est plus ici une simple extravagance, il est au contraire et encore une fois au service des personnages, de leurs errances mentales, de leur guerre d’insoumis.

Mommy est un film qui montre, un film d’une violence émotionnelle incroyable et géniale, un film qui connait les relations qui s’animent puis s’épuisent, l’amour et le dégoût, le passage des uns des autres dans des vies qui explosent puis s’arrêtent. C’est universel, c’est juste ; c’est beau. Il n’y a rien de plus, rien de moins, j’ai abdiqué, dès le début, à chaque scène, dans ces trois dernières scènes grandioses, exceptionnelles. Je suis sortie sans un mot, parce que je ne savais pas quoi dire ; parce que je devais la fermer.

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