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Le Grand Blanc

Guggenheim, Bilbao. Menendez Melayo, Santander. Tate Modern, Londres. Mumok, Vienne. Triangle, FRAC, FDAC, Criée : Rennes. J’ai essayé. J’ai cru qu’un jour, je changerais d’avis, que mon esprit se serait assez nourri de culture, d’expériences artistiques, qu’il se serait pourvu d’un musée miniature où elles auraient eu leur place, j’ai cru – j’ai espéré ! – qu’un jour, je sois frappée de la lumière et que j’en vienne à apprécier – enfin ! – l’art contemporain. Mais cependant, les années passent, et mon insensibilité première se transforme en dégoût, et glisse peu à peu vers la haine féroce des œuvres contemporaines – celles exposées dans les musées, du moins, celles dont on parle. L’art est-il devenu la matière contenue dans la boîte de Manzoni ? La créativité glisse-t-elle, année après année, au fond des fontaines de Duchamp ? C’est du moins ce que l’on veut nous faire croire.

L'Art Contemporain résumé ?
L’Art Contemporain résumé ? – au Mumok, Vienne.

Les mordantes critiques de cet art comme on les retrouve chez les Inconnus ou dans Intouchables touchent à des points cruciaux, maintes et maintes fois développées en philosophie : le rapport à l’argent, et la dénomination d’ « artiste ». 68 500$ pour une phrase imprimée de Richard Prince, 2 millions d’euros pour une toile rouge lacérée au cutter par Lucio Fontana (ou par un visiteur en colère, on ne sait pas)… : les prix donnés à ces « œuvres » sont totalement délirants en comparaison du travail accompli. Dans ce domaine, l’Arte Povera, le ready-made, l’art conceptuel, l’actionnisme, le shock-art sont incontournables : quelle justification utile que celle de l’Art ! Elle permet tout : le minimalisme à outrance, le rien, le déplacé, le gore, l’invisible, la cruauté, le masochisme, le non-sens complet et le vide. Mais le vide peut être art ! me direz-vous, il peut être l’image d’une réflexion poussée sur l’hyperconsumérisme et sur l’individualisme de nos sociétés qui transforment intrinsèquement et par-devers lui l’Univers entier ! Certes. Je ne nie pas que l’idée est intéressante. Mais seulement par son originalité. Ce que je critique, ce n’est pas l’idée de base du ready-made ou de quelque art simpliste que ce soit, mais c’est sa généralisation dans tous les musées du monde. Oui, je peux comprendre que le premier qui en a eu l’idée soit considéré comme un artiste, mais lorsque l’œuvre devient « mouvement » et que tous se mettent à décliner l’idée première en milliers d’exemplaires sensiblement identiques, l’Art laisse place à l’industrie et au travail à la chaîne. De même, cessons de « dénoncer l’art » en devenant ce que l’on souhaite dénoncer (oui, c’est subtil). Je m’explique : j’aimerais que l’on arrête d’utiliser l’excuse de la dénonciation lorsque l’on montre au public des « œuvres » violentes, cruelles, malsaines, ou simplement des objets de tous les jours présentés sur un socle; la pire excuse restant celle de la dénonciation de l’art contemporain lui-même. Le vrai coup de force des musées, c’est de nous faire croire que la chaise du gardien est elle aussi une œuvre d’art.

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Amphigouri Neurasthénique (ou s’approchant)

C’est là qu’intervient la verbalisation : qu’est-ce qu’une toile vide sans un discours ? Une toile vide. La verbalisation prend les spectateurs pour des imbéciles, incapables de voir dans l’œuvre sa véritable signification. Le discours supplante le travail. En nommant l’œuvre, et en l’expliquant, avec pléthore de mots dithyrambiques, formant un panégyrique irréfragable (moi aussi je connais des mots qui font comme si j’étais cultivée), on place l’artiste comme un démiurge dont l’idée merveilleuse de présenter une laitue sur un caillou prend soudain tout son sens.
Mais pourquoi, vous direz-vous, ne suis-je pas considéré comme un artiste alors qu’au collège, j’ai peint un point rouge sur une toile et que je l’ai nommée Anthropomorphisme Cinglant suivi d’une belle verbalisation pleine de mots compliqués et abstraits ? Eh bien, jeune anacholute en short, s’improviser artiste n’est pas si aisé. Pour cela, il faut convaincre le directeur du musée d’afficher ta merveilleuse toile et, outre un accoutrement d’artiste incompris, il te faudra des talents de commercial indéniables pour enfin accrocher ta croûte ton œuvre sur un clou. Car il faut cesser de se voiler la face : l’art aujourd’hui, c’est du business. Et pour sortir du lot, il faut marquer les esprits. Le shock art nous offre de si beaux exemples qu’il serait presque malvenu de ne pas les citer : Sigalit Landau ou « le hula hoop avec un fil barbelé », Evaristti ou « t’es pas cap de mixer des poissons rouges », Burden ou « tire moi dans le bras je filme », Serrano alias « je pisse sur la tolérance », ou encore Orlan « l’œuvre d’art » (en fait, on ne sait pas trop ce qu’elle est). Dans leurs cas, cela relève plutôt de la psychiatrie que de l’art en lui-même. Mais j’entends qu’on me hurle : enfin, tu ne comprends rien ! C’est de l’avant-gardisme ! Oui, l’avant-gardisme a bon dos… les « artistes » se clament incompris, nés à la mauvaise époque. Cela me fait penser à une pièce au Théâtre National de Bretagne où des femmes nues chantaient en allemand et dansaient mitraillette à la main. De l’avant-gardisme je vous dis !

Performance WTFesque à la FRAC de Rennes

L’art « contemporien » se veut élitiste, il sort les vrais intellectuels de la masse mouvante et inculte pour en faire des esthètes qui brillent en société. Loin de moi l’idée de me moquer des personnes qui y sont réellement sensibles; je parle ici des gens qui le prétendent, car cela leur donne un statut social appréciable. J’ai moi-même ressenti un bonheur ineffable à m’extasier devant la chaise de Kosuth, car pour une fois dans ma vie, j’ai découvert que ma propre créativité dépassait celle d’un artiste reconnu.

Les artistes qui exposent pour l’argent ou pour extérioriser leurs déviances psychiatriques, en justifiant leur vide créatif par des pages de discours, ces gens là sont des usurpateurs. Où est passé l’art des génies, du travail, de la créativité; l’art cynique, grinçant, incongru ? Car il n’a pas disparu ! Il n’est simplement jamais entré dans la plupart des musées. Colarusso, Dettmer, Cattelan, Mueck, Mark Wagner, Javelle, Hirst et les merveilleux street-artists Banksy (vous connaissez forcément), Ernest Pignon-Ernest, Jeff Aérosol, Etam Cru etc… ceux-là relèvent le niveau. Et la liste est longue… mais n’a pas franchement un attirail promotionnel qui lui permette une véritable reconnaissance. N’ayez pas honte de honnir les vernissages pompeux d’œuvres ridicules, mais sachez aussi que l’art contemporain possède de nombreuses perles, qui malheureusement restent trop souvent enfouies dans les vagues de la large mer(de) contemporaine qui emplit nos jolis musées.

Enfin, comme toujours, ceci n’engage que moi.

(visitez donc http://www.thisiscolossal.com/, on y trouve de bien jolies choses. Et puis, si ça vous intéresse, jetez aussi un coup d’œil à l’histoire de la toile de Joaquim-Raphaël Boronali, Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, c’est plutôt amusant.)

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