Detroit

Détroit : Horizons & souvenirs

Parfois la musique c’est sérieux. Parfois un album c’est sérieux. Parfois c’est important. Douze chansons pour ramener sur le bord de mon crâne un fleuve de souvenirs. Ce n’est pas objectif, c’est trois, quatre éléments qui font qu’à jamais, pour toujours, ce sera cet artiste, cet album, et pas un autre. Cette voix, et pas une autre. Je dois dire merci, merci, parce que c’est un miracle. Merci à Bertrand Cantat d’avoir fait ça pour moi, d’avoir représenté quelque chose de magnifique pour moi. Hier soir j’ai assisté à un concert amateur, le concert de mon père. Il a chanté Tostaky. J’ai eu envie de pleurer. Alors merci pour l’héritage. Parce que la musique c’est la preuve presque palpable que nous sommes mentalement dérangés, que rien n’a d’importance avant de devenir important. Il y a Bertrand Cantat l’assassin ; je ne le connais pas. Je connais le Bertrand Cantat figé dans ce cadre noir sur l’étagère à gauche du piano dans le salon de mon père. C’est de lui dont je vais parler, c’est de souvenirs dont je rends compte ; c’est à propos de musique et de subjectivité. Il y a quelque chose qui me rappelle mon enfance dans cet harmonica, quelque chose d’éternel dans sa voix fatiguée, quelque chose de la vie, beau, endommagé, bon même quand c’est mauvais.

Dans l’album de Détroit, projet à deux de Cantat avec Pascal Humbert, il y a des défauts. Appelons ça des failles. Comme quand vous vous réveillez la nuit pour fumer cette clope inutile. Il y a de l’inutile. Je crois qu’il faut de l’inutile dans un album, pour être certain qu’il est faillible. Faillible c’est beau. Null and Void est un morceau qui n’a pas d’autre intérêt que de nous rappeler que nous sommes souvent ratés, mauvais. Pourtant il y a cette voix invaincue qui sombre, une guitare trop simple qui malgré tout me détourne de ce à quoi je pensais avant. Et puis il est temps de retrouver la poésie un peu perdue, la poésie qu’on trouve par terre quand on a rien cherché, celle des voyous, des étranges, de ceux qui n’oublieront pas qu’on a tous ce « cristal brisé qui s’incruste au fond des chairs ». Dans Ange de Désolation, vous penserez surement à ce que Cantat a fait. Moi j’entend le riff mélancolique que je découvrais à l’écoute du dernier album de Noir Désir, Des Visages des Figures. Moi j’entends toujours la même urgence de souffrir, la même conscience d’être un tricheur perdu qui marche sans savoir, sans comprendre. Moi j’entends un homme qui raconte, qui essaye la vie comme on essaye un manteau. Cette ambiance du noir désir qui s’est installé depuis toujours sur notre épaule, ce noir désir qu’on aime pas et qu’on ne tuera jamais. Nous n’avons pas le droit de penser qu’il vient de naitre. Horizons n’est pas l’album d’après, ce ne sont pas les pensées d’un prisonnier qui a tué, c’est la suite de ce qui a toujours été.

Le Creux de ta Main me rappelle I’m Lost, et ça me fait plaisir de voir que tout le monde n’a pas trouvé le chemin, qu’on peut encore être perdu, qu’on peut toujours mendier pour un horizon inconnu, qu’on peut ne pas avoir trouver de « méthode », que peut-être pour toujours on voudra prendre « les armes et les rendre au centuple » quand on sait pourtant que c’est vain. J’aime quand sa voix nous engueule d’exister, j’aime quand on est mal au milieu de ce chaos de guitare, cet harmonica méchant, sans pitié, j’aime avoir mal au coeur à en révolter mes nerfs. Et toutes ces questions que Détroit nous pose, comme avant, parce qu’aucune réponse jamais n’est trouvée, ces questions de celui qui sait pourtant qu’il « faut se taire ». Chercher son horizon, voulez-vous vraiment croire que ça ne vous concerne pas? Vous n’avez pas tué, Cantat parle de prison, ça ne vous concerne pas. Evidemment, c’est à propos de vous, évidemment. C’est vous si vous sentez dans vos yeux, comme des coeurs, battre quelque chose. Tout est possible, parce que c’est une voix, un instrument, une peur, de l’inutile, une vie qui passe, un homme qui hurle.

Avec le Temps, c’est ça que je veux dire, cette reprise d’une souffrance d’un autre, de ces interrogations d’un autre qui a eu peur avant vous, avant moi. Détroit sur cet album sait rater, sait écrire, sait toucher. Il s’agit je crois d’une passion, de quelque chose qui fait mal et que je partage. Douze chansons. Dans mon lit à cinq ans je pleurais déjà parce que la voix de Cantat me faisait peur. Je pleure toujours, j’ai toujours peur. C’est une histoire de famille, une histoire subjective, une histoire d’homme, une affaire fragile. Merci à l’image dans le cadre, aux souvenirs que me rappelle Horizons.

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