La Chute (ou comment l’industrie musicale en crise arnaque ses artistes)

Qui ne sature pas lorsqu’il entend : « le téléchargement illégal, c’est le Mal ! », alors qu’il est plutôt inconcevable aujourd’hui de payer pour ce que l’on pourrait avoir gratuitement. De notre petite fenêtre d’anonymes, les obscures engrenages de l’industrie musicale ne nous parlent que rarement, et un geste aussi banal que de télécharger un titre ne nous touche pas plus que ça… Nous n’avons que peu d’idée du véritable fonctionnement de la machine industrielle dont l’essoufflement ne nous est peut-être pas si étranger…

Le changement de génération, et de la même façon des habitudes d’écoute, ont entraîné une transformation sensible de l’industrie musicale : désormais, on n’a plus besoin de sortir de chez nous pour écouter de la musique; on n’achète plus l’album, mais un titre; on ne paie plus forcément pour ce titre lorsque l’on connaît les façons de l’avoir gratuitement, etc… Avec l’arrivée d’iTunes, et de la vente de masse des copies digitales, les ventes de disques ont chuté de 20% par an depuis 6 ans, entraînant, entre autres, la chute de puissances telles que Tower Records aux USA ou Virgin Megastore un peu partout dans le monde… Les grands labels comme EMI, n’ayant pas su réagir face à la montée du téléchargement dans les nouvelles habitudes sociales, se sont retrouvés en grande difficulté et n’ont pas hésité à attaquer leurs propres artistes en justice pour générer des revenus, comme en ont malheureusement fait récemment l’expérience les groupes Smashing Pumpkins ou Thirty Seconds To Mars.

Le fonctionnement d’une maison de disques est plutôt simple, mais rarement en faveur de l’artiste. Prenons par exemple un groupe imaginaire, qui signe avec un quelconque grand label. Le label va lui faire une avance de, disons, 250 000 €, pour qu’il enregistre l’album. Imaginons que 500.000 copies de cet album se vendent à 15€ chacune : on arrive à 7.5 millions d’euros de recettes. Avant que l’artiste ne soit payé, le label prend sa part, soit généralement 85% : il reste 1.125 000 €. Le label déduit alors l’avance (250 000€), les coûts d’enregistrement (300 000€), les coûts de promotion (75 000€), les coûts de réalisation des clips (300 000€) et enfin les coûts de tournée (250.000€), ce qui laisse à l’artiste 50 000 €… de dettes ! Et celles-ci s’accumulent au fur et à mesure des albums… De plus, le label déduit aussi 25% de la part des artistes pour les frais d’emballage, 10% pour la casse, et 10% pour les CDs gratuits donnés aux revendeurs, ce qui n’existe plus; et tout ceci même lorsque les copies sont digitales !

Structure d'un contrat typique
Structure d’un contrat typique

L’artiste est lié à son label et ne peut le quitter puisqu’il lui doit de l’argent, ainsi qu’un certain nombre d’albums qu’il s’est engagé à produire… Quant aux petits malins qui tenteraient de se lancer dans une carrière internationale sans label, les frais de studio, de salariés et de production les en dissuaderont bien vite. Moins on achète d’albums, ou de chansons, plus les dettes de l’artiste vont être importantes. Le seul moyen pour celui-ci de gagner assez d’argent pour les rembourser est à travers le merch, une fois que sont déduits toutes sortes de frais… A moins qu’il soit lié par un contrat 360°, qui autorise le label à prélever sa part sur n’importe quelle entrée d’argent, et donc particulièrement sur les produits dérivés.

Ceci, bien évidemment, ne concerne pas certaines grandes stars qui ont suffisamment vendu, fait de la publicité ou de la promo pour s’éviter des dettes inconséquentes. Avec l’émergence de nouveaux labels indépendants comme My Major Company, ou grâce aux dons des internautes (le crowdfunding), cette tendance pourra peut-être, dans les années à venir, tendre à s’essouffler. Et un jour, quelqu’un trouvera une façon de se défaire définitivement des maisons de disques et lancera une nouvelle ère.

En attendant, et sans vouloir vous faire la morale, rappelez-vous seulement que l’artiste a travaillé pendant des mois sur une chanson que vous paierez au final moins cher qu’une tasse de café… et que si vous êtes comme moi de bons vieux réacs, rien ne vaut l’exaltation (c’est peu dire) d’avoir le CD, physiquement, entre les mains, et le sentiment d’avoir remercié l’artiste à sa façon…

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